Amour au delà des âges

 

1476, Vallée de la Dordogne

    Françoy Baulon remontait péniblement la raide côte du village qui menait au château. Il faisait nuit et il n’y avait personne dans les rues. Le moment idéal pour les amants secrets de se retrouver, ce qu’il allait justement faire. Justine Galante, sa douce mie, l’attendrait près des murailles et ils iraient se cacher dans une petite grotte qu’eux seuls connaissaient. Ils ne pouvaient malheureusement pas s’aimer au grand jour car Justine était promise au fils d’un riche marchand du village voisin, une sorte de garantie de revenus pour son père qui en avait assez de trimer et qui commençait à être trop vieux pour rapporter suffisamment de gains à sa famille. Néanmoins Justine n’aimait pas du tout cet homme hautain et imbu de lui-même et Françoy et elle projetaient de s’enfuir loin d’ici avant le jour du mariage, de gagner une région où personne ne les connaîtrait et où ils pourraient se marier et commencer une nouvelle vie.
    Ses projets d’avenir furent interrompus lorsqu’il arriva en vue des remparts du château et qu’il aperçut la silhouette de sa douce qui l’attendait non loin. Retrouvant de nouvelles forces qu’il croyait envolées dans la montée, il se mit à courir vers elle et ils se jetèrent dans les bras l’un de l’autre en s’embrassant fougueusement. Puis Françoy la prit par la main et ils se dirigèrent vers la petite grotte qui avait l’habitude d’accueillir leurs fugues nocturnes. C’était plus un fort renfoncement de la roche qu’une grotte à proprement parler, mais c’était leur cachette, leur nid d’amour.
    Pourtant ce soir là, un soir que Françoy pensait spécial car ils avaient enfin décidés de se donner l’un à l’autre, Justine avait l’air absente.

- Que se passe-t-il, douce Justine, pour que tu ais l’air aussi loin de moi alors que je suis à tes côtés ?
- Oh Françoy, mon bon ami, c’est mon père ! Il me soupçonne un autre amant que ce vil Robert et a décidé d’avancer la date du mariage !

    Françoy resta un instant silencieux devant la triste nouvelle. Le père de Justine n’était pas un sot, et le fait que sa fille ait déjà rejeté plus d’une fois le sieur Robert l’inquiétait profondément. Il ne savait rien de sa passion pour Françoy, mais il craignait que Justine n’aille offrir sa virginité au premier venu afin de mécontenter son futur mari et son futur beau-père.

- Et bien soit ! s’écria-t-il après un moment de réflexion. Nous partirons donc ce soir !
- Ce soir ? Mais nous n’avons aucun bagage, aucune affaire, aucune provision !
- Peu importe ! Nous avons notre Amour et cela nous portera jusqu’à ce que nous soyons suffisamment loin d’ici et de sieur Robert !
- Mais comment vivrons-nous, si nous sommes sans le sou ?
- Nous n’avons déjà rien d’autre que ma maigre bourse. Nous aviserons sur place ! Je trouverais du travail ! Nous chercherons à loger chez une bonne âme ! Et si nous ne trouvons pas, nous nous réfugierons dans la Maison du Seigneur ! Aucun curé de village ne pourra nous refuser cela !

    Il fallut encore quelques minutes pour convaincre la jeune fille, que cela effrayait de quitter tout ce qu’elle connaissait, famille, amis et lieux, pour suivre son amour au loin. Néanmoins son cœur l’emporta et ils partirent tous deux à l’opposé du village où dormait un sieur Robert heureux de son futur mariage et qui ne se doutait de rien.
    Ils marchèrent toute la nuit au travers des collines, gravirent des pentes escarpées et en descendirent des aussi raides de l’autre côté. Avant que l’aube ne commence à poindre, Justine était épuisée, et le compatissant Françoy la conduisit dans d’épais buissons où bientôt ils s’endormirent dans les bras l’un de l’autre. C’était l’été et les nuits étaient douces, et le ciel libre de tout nuage leur faisait une couverture d’étoiles pâlissantes à mesure que le soleil les aveuglait de son éblouissante lumière naissante, une couverture de sérénité que rien ne semblait pouvoir déchirer.
    Et pourtant ils furent réveillés brusquement lorsqu’une grande silhouette sauta au-dessus des buissons où ils étaient réfugiés et s’écrasa lourdement au sol. Françoy étaient encore en train de rassembler ses esprits quand l’ombre parla d’une voix amusée :

- Et bien, quels drôles d’oiseaux nichent en ces buissons !

    Ils allaient répondre lorsque d’autres voix, nettement plus courroucées, s’élevèrent non loin. L’inconnu fit signe aux deux jeunes amants de se taire et se tapit auprès d’eux, guettant ses poursuivants au travers des branchages. Une demi-douzaine de gardes à l’air féroce et l’arme au clair passèrent non loin d’eux sans les remarquer et disparurent bientôt sur un autre chemin. L’homme traqué se releva alors et partit d’un grand éclat de rire.

- On dirait bien que le Duc préfère dépenser ses deniers dans les plaisirs de la chair que dans l’entraînement de ses troupes ! Bah ! Grand bien lui fasse que je l’ai soulagé de quelques piécettes, il ne s’en sentira que moins lourd !

    Maintenant que le soleil était assez haut dans le ciel, Françoy et Justine purent détailler cet inconnu qui leur était presque tombé dessus. Il portait des vêtements de coupe assez noble, une chemise à large col blanche au dessous d'un gilet de cuir noir, ainsi qu’un pantalon noir également et était chaussé de bottes de fort bonne facture. A sa ceinture pendait une grande épée dans un fourreau de cuir savamment travaillé bien qu’assez peu décoré. Il arborait une épaisse moustache artistiquement taillée en pointes et le coin de ses yeux était terminé par de fines ridules. Ses cheveux poivre et sel disaient qu’il n’était plus un jeune homme depuis longtemps. D’ailleurs il suffisait de croiser son regard bleuté pour voir qu’il avait une grande expérience de la vie.

- Et bien jeunes gens, désolé de vous avoir ainsi surpris à vos petites affaires, mais c’était une question de survie ! Bien que celle-ci ne soit guère en danger et que ces imbéciles n’auraient pas pu me porter grande atteinte, j’aurais été ennuyé de devoir en découdre avec eux !
- Mais nous n’étions pas en train de fricoter ! se défendit Françoy. Nous nous reposions après une longue nuit de marche ! Et d’abord, qui êtes-vous donc ?!
- Oh, milles excuses, fougueux jeune homme, je ne souhaitais en aucun cas mettre en doute votre bonne vertu ! Je me nomme Konrad MacGillis, homme faisant peu de foi des lois comme vous pouvez le constater à cette belle bourse qui ne m’appartient point, et également un homme riche ! Enfin pour un petit bout de temps du moins !
- Votre nom à une mauvaise consonance angloise, voyou !
- Anglois, moi ? Comment donc ? Cela fait maintenant vingt ans que ces maudits anglois ont été rejetés à la mer ! Diantre non, je ne suis aucunement anglois ! Je viens certes du nord de leur pays, de la belle Ecosse, mais nous les avons combattus avec autant de force que vous-mêmes en ces terres ! Sauf que nous n’avons pas eu la chance de les repousser, nous…
- Vous n’êtes néanmoins qu’un voleur de bas étage !
- Ah non, là je proteste ! Voleur oui, je le reconnais et le revendique ! Mais de bas étage, certainement pas ! Je n’accable pas le petit peuple, Monsieur, je ne vole qu’aux riches ! Bien que je ne donne pas aux pauvres non plus, je ne m’appelle pas Robin et je ne vis pas dans les bois ! Mais à vous donc ! Que font deux jeunes gens comme vous à dormir dehors après une nuit entière de marche ?
- Nous fuyons notre village, répondit Justine qui osait pour la première fois ouvrir la bouche, car nous voulons nous aimer librement !
- Justine, voyons ! fit Françoy. Il nous faut rester discrets, nous ne sommes pas encore assez loin de chez nous !
- Ah, je vois ce que c’est, répondit Konrad, le Grand Amour, n’est-ce pas ? Et je suppose que la damoiselle a été promise à quelqu’un d’autre ?
- Oui c’est cela, mais comment en avez-vous connaissance ?!
- Je ne le savais point, mais votre histoire est tristement courante… J’ai déjà rencontré maints jeunes gens comme vous et dans la même situation ! Néanmoins je ne vais pas vous laisser là ! Je suis peut-être un malandrin aux yeux de la société, mais j’ai du cœur, et je ne laisserais pas deux pauvres tourtereaux à coucher dehors, au nez des bêtes et des personnes sans scrupule ! Suivez-moi jusqu’au village voisin, j’y ai une petite chambre dans une auberge, vous y serez mieux installés qu’ici !
- Oh merci, Noble Seigneur ! s’exclama Justine en s’inclinant. J’ai beau être portée par mon amour, ce lit de branchages ne me dit toutefois rien !
- Nous n’avons pas de quoi vous payer ! lança Françoy.
- Oh, ne vous inquiétez pas pour ça ! fit Konrad en tapotant sa bourse bien remplie. Ce sera aux frais du Duc !

    Il sortit alors du fourré et commença à s’éloigner. Justine commença à le suivre mais Françoy la retint.

- Justine ! murmura-t-il. Je ne sais pas si on peut lui faire confiance !
- Pourquoi ? Il m’est fort sympathique, et même si je suis épuisée, je ne pense pas pouvoir dormir à même le sol ! Et puis… il a parlé de bêtes ! fit-elle dans un frisson.
- Ce n’est qu’un voleur ! Qui dit qu’il ne va pas nous assommer et nous dérober nos biens ?
- Mais quels biens ? Avec ce qu’il vient de dérober à ce Duc, je ne pense pas qu’il soit intéressé par nos maigres piécettes ! Je t’en supplie Françoy, je suis tellement fatiguée, j’ai besoin d’un bon lit !
- Très bien, puisque tu insistes… Mais je garderais l’œil sur lui tout de même…
- Alors, vous venez ? leur cria Konrad qui était déjà assez loin.

    Avec réticence, Françoy prit la main de Justine et ils sortirent des buissons pour lui emboîter le pas. Quelques minutes plus tard ils arrivèrent en haut d’une colline qui surplombait un petit village paisible. L’Ecossais les conduisit à l’auberge dont il leur avait parlé, les installa dans sa chambre et redescendit dans la grande salle trinquer à sa bonne fortune nouvellement acquise. En haut, Françoy s’installa par terre, adossé à la fenêtre, tandis que Justine s’était déjà endormie dans l’unique lit de la chambre. Le jeune homme voulait rester éveillé pour surveiller un éventuel retour de cet étrange inconnu et réfléchir un peu à leur situation, mais il lutta malgré lui contre le sommeil et perdit le combat.
    Il ne sut pas combien de temps s’était écoulé lorsqu’il fut réveillé par un bruit de bagarre au rez-de-chaussée. Soudain inquiet, il sauta sur ses pieds et ouvrit la porte. Justine aussi s’était réveillée et était dressée dans le lit. Françoy s’approcha de la rambarde et vit dans la salle Konrad en train de se battre en duel avec un garde du Duc. Deux autres gisaient sous une table fracassée et un troisième tentait péniblement de se relever après avoir eu un pichet brisé sur le crâne. L’Ecossais était habile à la lame et n’avait aucun mal à tenir tête à son adversaire. A dire vrai il aurait pu l’expédier de nombreuses fois, mais il semblait s’amuser avec lui et arborait un grand sourire tout en parant et répondant aux attaques du garde. Toutefois lorsque la porte s’ouvrit et qu’une douzaine d’autres gardes entrèrent il décida qu’il était temps de tirer sa référence. D’un habile moulinet il envoya l’épée du garde se planter contre le comptoir et évita un carreau d’arbalète avec grâce. Il monta quatre à quatre les escaliers, les gardes aux trousses, les fit dégringoler à la file d’un bon coup de pied et se dirigea vers la chambre.

- Désolé mon gars, mais il temps pour moi de disparaître ! Faites comme si je vous avais amené ici de force et ils ne vous feront rien !

    A ce moment Justine apparue dans le couloir pour voir ce qui se passait. C’est ce moment que choisit un des gardes qui avaient enfin atteint le haut de l’escalier pour à nouveau viser Konrad de son arbalète. Malencontreusement, un de ses collègues le bouscula au moment où il pressait la détente et le carreau mortel s’envola vers Justine. D’un pur geste de réflexe, Françoy se jeta devant elle et le reçut en plein cœur. Il était déjà mort lorsqu’il s’écroula au sol. Retenant un juron dans sa langue, Konrad plongea sur Justine qui déjà hurlait d’un cri suraiguë et l’entraîna dans la chambre tandis qu’un autre carreau venait se ficher dans la porte. Il tourna la clef et ouvrit la fenêtre toute grande. Montant à moitié sur le rebord, il siffla trois fois et son cheval vint se placer en dessous. Ce n’était pas la première fois qu’il était dans cette situation et il l’avait dressé pour ce genre de cas. Il n’eut que le temps de rattraper la jeune fille qui défaillait, la prit dans ses bras et sauta lestement par la fenêtre au moment où la maigre serrure cédait sous la poussée des gardes. Quelques carreaux sifflèrent à ses oreilles mais il était déjà trop loin pour être vraiment en danger.

*
**

    Lorsque Françoy se réveilla, se fut une fois encore en sursaut. Un manque d’air dans les poumons, envie de remonter à la surface et inspirer à pleins poumons. Pourtant il n’était pas dans l’eau. Il était dans un lit, et il avait un drap sur la tête. Le faisant glisser, il vit qu’il était dans une pièce faiblement éclairée par une unique bougie et qu’il faisait nuit. Lorsque ses yeux se furent suffisamment habitués à l’obscurité, il reconnu la chambre d’auberge où l’étrange voleur qu’ils avaient rencontré les avaient conduits. Alors les derniers événements se rappelèrent à lui. La bagarre avec les gardes. Konrad lui disant d’ignorer qui il était. Le carreau se dirigeant vers Justine. L’affreuse douleur dans la poitrine, qui n’avait pourtant durée qu’une seconde. Puis plus rien. Il se demandait comment et depuis combien de temps il était ici et ce qui s’était passé. Où était Justine ? Et Konrad ? Les gardes ? Il se leva et fit quelques pas dans la pièce. S’approchant de la bougie, il baissa les yeux et vit un trou ensanglanté dans sa chemise, au niveau de son cœur. Ainsi, tout cela était vrai ? se demanda-t-il. Anxieux, il releva un pan de tissu pour examiner sa blessure. Mais il ne vit rien. Il n’y avait pas de blessure, pas de plaie. Juste un peu de sang séché. Mais comment cela était-il possible ? Soudain il fut prit d’un violent mal de tête, comme une vague sortie de nulle part qui aurait déferlé dans son crâne. Une douleur tellement intense et étrange qu’il en fut jeté à genoux. Parmi les brumes de son esprit, il perçut au travers de ses yeux voilés la porte s’ouvrir doucement et une silhouette entrer. L’ombre s’approcha de lui et se pencha à son niveau. Il connaissait la voix qui lui parlait, mais ne sut pas dire à qui elle appartenait.

- Ne t’inquiète pas. Ça va passer dans quelques instants.

    En effet, au bout de quelques secondes la douleur diminua. Elle ne disparut pas totalement pour autant mais se mua en une sorte de malaise indéfinissable, à la fois en lui et hors de lui. A la faible lueur de la bougie, il reconnu le visage de Konrad penché sur lui.

- Que s’est-il passé ? demanda-t-il. Où est Justine ?
- Chut… Chaque chose en son temps. Il nous faut d’abord sortir d’ici. Viens, suis-moi.

    Konrad se releva et se dirigea lentement vers la porte. Françoy le suivit et remarqua que la serrure avait été arrachée et qu’elle ne tenait plus. L’Ecossais l’entrebâilla et jeta un œil prudent dans le couloir. Quand il fut sûr que la voie était libre, il sortit furtivement et invita Françoy à le suivre. Ils longèrent le couloir vers le fond du bâtiment et sortirent par la fenêtre d’une petite remise. Les deux hommes sautèrent sur le cheval de Konrad et disparurent dans la nuit.
    Lorsqu’ils eurent atteint l’orée d’un petit bois, Konrad conduisit sa monture à une petite cabane de bûcheron et sauta à terre. Françoy le suivit mais l’Ecossais ne rentra pas dans la maison. Il la contourna et amena le jeune homme sous un appentis.

- Bon et maintenant si vous m’expliquiez ce qui se passe ?! s’impatienta-t-il. Et d’abord, qui êtes-vous vraiment ?
- Je t’ai dis mon vrai nom, dit-il après un soupir. Je m’appelle Konrad MacGillis et je suis né dans les Lowlands d’Ecosse. Ce que je ne t’ai pas dit, c’est que c’était il y a plus de cinq siècles.
- Quoi ? Mais vous êtes tombés sur la tête ? Qu’est-ce que vous racontez ?
- Je suis Immortel. Et toi aussi.
- Immortel ? Moi ?! Je ne vous crois pas ! Vous mentez !
- Alors comment expliques-tu le fait que tu respires encore après avoir reçu un carreau de presque un pied en plein cœur ?
- Je… Il m’a raté ! Il a tiré à côté !
- Allons… Tu as bien vu le trou dans ta chemise. Alors ne te mens pas à toi-même.

    Il se tut et laissa quelques minutes au jeune homme pour essayer de mettre en place tous les bouts du puzzle.

- Cela veut-il dire que je ne mourrais jamais ?
- Oh si tu mourras. Très souvent même, comme je suis mort de très nombreuses fois moi aussi. Mais tu reviendras immanquablement à la vie peu de temps après.
- Alors je… Nous… nous avons la vie éternelle ?
- Tant que ta tête reste sur tes épaules, oui. Seule la décapitation est fatale.
- Mais pourquoi ? Pourquoi moi ? Pourquoi vous ?
- Pourquoi le ciel est-il d'un bleu d'azur ? Pourquoi le soleil se lève-t-il à l’est et non à l’ouest ? Autant de question auxquelles personne n’a de réponse. Il en va ainsi, c’est tout. Il faut l’accepter.
- Immortel… Alors ça veut dire que je traverserais les siècles ?! Que je serais encore vivant quand tous les gens de ce pays seront morts depuis des générations ?! Mais c’est…

    Il fut coupé dans son élan de liesse, exactement comme s’y attendait l’Ecossais.

- Et… et Justine ? Est-elle aussi…
- Non, et là est le problème. Tu dois la quitter.
- La quitter ?! Pas question ! Jamais ! Nous nous aimons ! Nous allons nous marier, avoir des enfants et…
- Je préfère t’arrêter tout de suite, vous n’aurez jamais d’enfants. Tu ne peux pas en avoir. Tel est le lourd prix à notre don.
- Justine ne va pas aimer ça…
- Écoute-moi, petit. Comme je l’ai dis lorsque je vous ai rencontré, des cas comme le vôtre j’en ai déjà vu plus qu'à mon tour. On a même écrit des chansons là dessus, qui demandent « Qui veut vivre éternellement quand l’Amour doit mourir ? ». Et cela se termine invariablement de la même façon.
- Mais je connais Justine ! Elle acceptera, tout autant que moi !
- Oui, elle acceptera. Au début. Mais réfléchit un peu. Que se passera-t-il dans vingt ans ? Puis dans trente ans ? Et encore ensuite ? Quand elle aura vieillie et toi non ? Elle vivra avec la peur que tu la quittes pour une autre plus jeune !
- Jamais je ne ferais ça !
- Peut-être que non. Mais ça ne l’empêchera pas de douter. C'est l'ordre naturel des choses. Et lorsqu’elle aura brûlée toutes les chandelles de sa vie et que tu devras l’enterrer, tu seras anéanti. Nous le sommes tous. Je l’ai été moi-même. Je sais le mal que cela fait et je veux t’en préserver.

    Françoy resta sans voix pendant de longues minutes, tentant de jongler avec ces nouvelles informations. Mais il avait beau retourner le problème dans tous les sens, il commençait à entrevoir que l’Ecossais avait raison.

- Mais elle est si belle… laissa-t-il tomber du bout des lèvres.
- Oui, j’ai remarqué. Elle me rappelle une certaine Jeanne que j’ai connu il y a une cinquantaine d’années à Orléans. Mais la donzelle a préféré garder sa virginité et me rejeter. Mauvaise idée d’après ce que j’en ai entendu puisqu’elle a finie brûlée vive… Mais là n’est pas la question. Si tu ne veux pas qu’elle souffre, et si tu ne veux pas souffrir toi-même, tu dois partir. Elle te croit mort. Ne te montre pas à elle et vous vous éviterez ainsi bien des tourments. Crois-en mon expérience.
- Je voudrais la revoir. Une dernière fois.
- Elle dort en ce moment. La pauvre était effondrée. Si tu veux la revoir une dernière fois, vas-y. Mais souviens-toi que si elle te voit, ça ne fera que compliquer les choses.

    Françoy hésita un moment puis se leva et se dirigea vers la porte de la cabane. Il entra à pas feutrés et s’approcha du lit. Un rayon de lune passait par la fenêtre et éclairait le doux visage de sa bien-aimée. Son beau visage était, même dans son sommeil, déformé par la douleur, mais elle était toujours aussi belle. Il aurait voulu la toucher, la réveiller. Qu’elle sache qu’il était vivant. Ils auraient passé leur vie ensemble et affronter les épreuves, quelles qu’elles soient. Pourtant au fond de lui, il savait que Konrad avait raison. Elle bougea dans son sommeil et gémit le nom de Françoy. Celui-ci avança et tendit le bras, prêt à prendre sa main dans la sienne. Mais celle de Konrad se posa fermement sur son épaule. Un simple regard lui fit comprendre qu’il était temps pour lui de partir. Ils ressortirent et Konrad l’amena dans une petite clairière toute proche.

- Que vais-je faire maintenant ? demanda-t-il. Et que va-t-elle devenir ?
- Demain je l’emmènerai dans un endroit où elle sera en sécurité. Un couvent, où elle aura tout le temps nécessaire pour se remettre de ta mort. Et lorsqu’elle sera prête, elle en sortira et affrontera le monde. Quant à toi… Attend-moi ici. Je serai de retour d’ici deux bonnes semaines. D’ici là les choses se seront calmées pour nous dans la région et nous pourrons commencer ton enseignement.
- Mon… enseignement ?
- Oui. Nous ne sommes pas les seuls à avoir été touchés par ce don et il existe des règles que tu devras suivre. Mais nous aurons tout le temps d’en parler à mon retour. Maintenant il est temps. L’aube va poindre et je voudrais éloigner Justine d’ici assez rapidement.

    Françoy accepta muettement. Il ne pouvait plus parler pour le moment. Konrad s’éloigna et le laissa seul dans la clairière, où il resta debout, immobile, un long moment. Puis il reprit ses esprits et fonça au travers de la forêt. Il ne pouvait pas la laisser partir ainsi. Pourtant lorsqu'il retrouva la cabane et y entra à toute volée, c’était trop tard. Justine était partie. Alors il s’effondra et resta sur le sol jusqu’au coucher du soleil.

*
**

    A son retour Konrad enseigna effectivement tout ce qu’il savait à Françoy. Il lui apprit à se battre et à défendre chèrement sa tête, et lui expliqua les Règles qui régissaient le combat des Immortels, ainsi que leur sinistre destin au bout duquel un seul d'entre eux survivrait. Pendant ces quelques années les deux hommes voyagèrent beaucoup dans le pays, mais deux fois l'an Konrad retournait au couvent prendre des nouvelles de Justine. Néanmoins il refusait toujours d’en parler à Françoy et ce malgré ses nombreuses questions et relances. Au bout de son cinquième voyage, Françoy renonça à lui demander quoique ce soit. Sa douleur diminua peu à peu au fil des ans et s’il ne put jamais oublier Justine, il parvint néanmoins à reprendre goût à la vie.
    Son apprentissage dura quatre années, au bout desquelles Konrad lui annonça qu’il était maintenant près à affronter la vie éternelle seul. Il lui conseilla de quitter la France et de voyager, de découvrir d’autres pays, d’autres cultures. Leur séparation fut douloureuse, mais Françoy avait grandement mûrit et n’avait plus beaucoup à voir avec le jeune homme fougueux qu’il était à sa mort, hormis le physique. Il suivit donc le dernier conseil de son mentor et parcourut le monde.

    Douze ans plus tard un certain Christophe Colomb découvrit de nouvelles terres et Françoy embarqua pour la grande aventure avec l’armée espagnole sous le nom de Franco. Mais rapidement écœuré par le massacre des peuples locaux par les Conquistadors, il déserta et remonta au nord. Il s’installa dans une région relativement calme et commença une tranquille vie de colon. Puis comme les nouvelles villes s’étendaient et demandaient une production de plus en plus importante, on fit venir d’Afrique des hommes à la peau noire et on les réduisit en esclavage. Françoy – devenu Franck – se révolta contre ces pratiques et refusa d’utiliser ces nègres chez lui, ce qui lui valut d’être empoisonné par un de ses seconds nettement moins scrupuleux qui prit ensuite sa place à la tête du domaine. Encore obligé de fuir, il visita d’autres villes, toujours plus à l’ouest au fur et à mesure que les territoires s’étendaient et il devint chercheur d’or.
    Mais ici aussi on luttait contre d’autres peuples natifs qui n’avaient rien demandé à personne et Françoy/Franck, écœuré de ne croiser que des massacres partout où il allait, décida qu’il était temps pour lui de regagner la vieille Europe. Il fit néanmoins un grand détour par l’Afrique puis par les pays orientaux, et revint en France par les pays Scandinaves. Il se mit un moment en tête de retrouver Konrad mais c’était peine perdue. Près de trois siècles s’étaient écoulés et personne n’aurait pu suivre un Immortel à la trace, même si on aurait assigné à chacun d’eux une personne chargée de consigner ses moindres faits et gestes. C’était totalement impensable.

    Franck retourna s’installer dans la région de son enfance, mais ne reconnu guère les lieux. Il passa même une nuit dans l'auberge où il était revenu à la vie la première fois sans même se rendre compte qu’il s’agissait de la même chambre. Il embrassa nombre de professions mais resta en général moins de dix ans d’affilé dans une même région. Il participa aux deux Guerres Mondiales, où il mourut un grand nombre de fois, mais il fut fier de défendre ainsi son pays. Tout du moins sur le coup, car quelques années plus tard il se lia d’amitié avec un Allemand et finit par se rendre compte que son père avait été tué dans une bataille à laquelle il avait participé. Rongé par les remords, pensant que c’était peut-être lui qui avait tué le père de son ami, il se jura de ne plus jamais participer à aucune guerre.
    L’arrivée de l’informatique l’intéressa très fortement, et il suivit le développement des ordinateurs de près, des premiers monstres grands comme des terrains de football de la fin des années 40 aux récents portables surpuissants gavés de Gigahertz. Avec l’arrivée d’Internet il découvrit un nouveau moyen de travailler à distance et ainsi limiter les risques grandissants qu’on perce à jour sa grande longévité. En effet, si l’informatique permettait de grandes prouesses, c’était aussi pour les Immortels un nouveau risque d’être découverts. De plus en plus les gens étaient fichés, transformés en numéros un peu partout et il devenait facile de suivre quelqu’un à la trace. C’était en partie pour ça que Franck désirait rester à la pointe de la technique. Il était plus facile de pirater quelque chose qu’on connaissait sur le bout des doigts…

*
**

    Comme chaque été depuis qu’il était revenu en France, pour commémorer le jour où il était devenu Immortel et où il avait perdu Justine, il se rendit dans son village natal et refit le chemin qui les avait menés jusqu’à la cabane où il avait vu son Amour pour la dernière fois. Évidemment la cabane n’existait plus, ni la clairière, mais ce lieu-ci il ne l’avait jamais oublié.
    Lorsqu’il rentra chez lui ce soir là il avait le cafard, comme chaque année. Il repensait souvent à ce qu’aurait été sa vie avec Justine s’ils n’avaient pas rencontré Konrad. Ils se seraient certainement mariés et installés dans une petite maison tranquille. Ou alors les hommes de sieur Robert les auraient retrouvés et Justine aurait été obligée de l’épouser. Ou encore il serait mort autrement et serait tout de même devenu Immortel. Néanmoins, sans la présence d’un mentor à ses côtés à ce moment-là, il n’aurait rien su de ce qui lui était arrivé et ils auraient continué à vivre tous deux… jusqu’au jour où fatalement ils se seraient posés des questions sur le fait que lui ne vieillissait plus.
    Avec le temps, il avait acquis la certitude qu’il avait fait le bon choix. Il imaginait parfois ce qu’avait été la vie de sa douce après ce jour-là. Konrad, après la fin de son apprentissage, serait retourné auprès d’elle et l’aurait aidée tout comme il l’avait aidé lui. Alors Justine serait sortie de son couvent, aurait trouvé un mari gentil et doux et se serait mariée. Elle aurait eu les enfants qu’elle n’aurait jamais eu si elle était restée avec lui. Elle qui en désirait tant… Non, finalement il avait pris la bonne décision. Il le savait maintenant. Mais ça ne l’empêchait pas d’avoir le blues tous les ans…

*
**

    Ce soir-là il alluma son ordinateur et releva ses messages. Rien de bien palpitant. Quelques mails de son travail, des nouvelles de plusieurs contacts, une tonne de pub inutiles qui alla directement à la corbeille, et aussi un mail d’un de ses amis Immortel qu’il revoyait de temps à autres. Il lui disait avoir retrouvé la trace d’un vieux camarade qu’il n’avait pas vu depuis deux siècles et son récit teinté de nostalgie le fit sourire. Dans un autre message une de ses amies lui racontait son mariage avec forces détails et était attristée du fait qu’il n’ait pas pu venir. Mais c’était plus fort que lui. Il ne pouvait pas assister à un mariage sans plonger aussitôt dans une sombre mélancolie et donc trouvait toujours une excuse pour ne pas s'y rendre.
    Il surfa quelques temps sans but sur la Toile, comme il le faisait souvent dans ces cas-là puis en eut assez. Il allait éteindre l’ordinateur pour prendre un bon vieux bouquin en vrai papier (de temps à autre il aimait retrouver un vrai livre, surtout quand il datait de l’époque où il avait apprit à lire) quand une petite fenêtre apparut qui lui indiqua que « Julie1038 », une internaute qu’il « cyber-fréquentait » (Dieu qu’il n’aimait pas ce mot) depuis presque deux mois, venait de se connecter. Tout deux s’étaient trouvés de nombreux points communs au cours de leurs discussions et sans s’en rendre compte, Franck commençait à éprouver pour elle quelques sentiments. Mais il n’était pas tombé amoureux depuis tellement longtemps qu’il ne s’en était pas encore rendu compte. Certes il avait fréquenté de nombreuses femmes dans sa vie, mais aucune n’avait réveillée en lui la petite étincelle qu’il avait eue pour la belle Justine dès que leurs regards s'étaient croisés, même s'ils n'avaient que quinze ans à l'époque.
    Il ne désirait pas spécialement discuter ce soir-là, il avait plutôt envie d’être seul. Mais au moment où il allait éteindre l’ordinateur pour de bon, un autre message arriva.

- Tu es là ? demanda-t-elle.

    Il hésita une seconde, tendit le doigt vers le bouton marche/arrêt puis se ravisa. Il soupira, s’assit et attrapa le clavier.

- Oui, je suis là.
- Je me demandais si j’allais trouver à qui parler ce soir…
- Pas le moral ?
fit-il.
- Non, pas trop.
- Moi non plus… dit-il presque malgré lui.

    Il y eut une petite pause puis elle reprit.

- Ça te dirait qu’on se voit IRL, histoire de noyer notre coup de blues à deux ?

    Sa demande le surprit. Depuis deux mois jamais ils n’avaient abordés le sujet de se voir un jour face à face. Ils ne s’étaient même jamais échangés de photos.

- Je ne sais pas, répondit-il. J’avais plutôt envie de déprimer tout seul ce soir…
- Et bien dans ce cas, déprimons ensemble. On ira se saouler la gueule ;o)
- OK…
finit-il par céder. Où ?
- Au Bar des Trois Banques, tu connais ?
- Oui, je crois. C’est bien en centre ville ?
- Oui, de toute façon c’est le seul bar qui soit entouré de trois banques alors… :op
- D’accord… Quand ?
- Disons… dans une demi-heure ?
- OK. A tout de suite alors.
- Attend ! Comment on se reconnaît ?
- Le premier arrivé attend l’autre assis en terrasse. Je porterais un chemisier bleu et un pantalon beige. Avec un imper par dessus.
- D’accord. Si c’est moi qui arrive le premier… cherche un type qui à la tête de quelqu’un qui déprime, ça sera moi.
- lol… tu n’aurais pas une description un peu plus précise ?
- D’accord, d’accord… Pantalon noir, pull noir et chemise noire, imper noir. Chaussettes noires aussi, si tu veux tout savoir.
- C’est à ce point-là ? Bon d’accord, alors. A dans une demi-heure ?
- OK. @+
- ++

    Cette fois-ci il coupa l’ordinateur pour de bon et de leva. Néanmoins il hésitait encore. Il n’avait vraiment pas envie d’avoir de la compagnie ce soir. Néanmoins cette Julie1038 lui était très sympathique et il n’avait pas envie de lui poser un lapin. Soupirant, il sortit sa voiture et alla jusqu’au centre ville où il chercha une place près du café. Comble du comble, il commençait à pleuvoir et il dut ouvrir son parapluie pour ne pas arriver trempé à son rendez-vous. Il n’était déjà pas à son aise, alors s’il était transpercé jusqu’aux os… Il marchait à pas précipités en évitant les flaques lorsqu’il sentit soudain la présence d’un autre Immortel. Génial, se dit-il. Il ne manquait plus que ça pour combler sa soirée. La sensation s’affina et il put discerner la direction de l’inconnu. Il était en haut d’un escalier qui descendait vers la rue où il se trouvait, mais il ne le voyait pas, le haut des marches lui étant caché par le bord de son parapluie. Il remonta lentement le regard le long de l’escalier et tomba sur une paire de chaussures à talons. C’était une femme. Il avait peut-être de la chance, de tous les Immortels qu’il avait rencontré les femmes étaient celles qui étaient le plus enclins à éviter un duel. Enfin, pas toutes malheureusement… Il se souvenait de certaines enragées qui dégainaient l’épée avant même de s’être présentées et qui se battaient comme des lionnes contre quelqu’un qu’elles ne connaissaient même pas. Il continua de remonter le long des jambes de sa comparse. Sous le long imper qui cachait certainement son épée, elle portait un pantalon beige, puis au-dessus il tomba sur un chemisier bleu, et il comprit. Il n’alla pas plus haut et partit à rire.

- Non c’est pas vrai ! fit-il. Laisse-moi deviner… Julie1038 n’est-ce pas ?

    Elle mit de longues secondes avant de laisser tomber un « oui » du bout des lèvres. Intrigué par cette réaction peu commune – il la connaissait suffisamment pour deviner que la Julie1038 qu’il côtoyait sur le Net aurait pris la situation à la rigolade – il termina de lever les yeux sur elle. Et il défaillit. Fermement accroché à la rampe de l’escalier pour aider ses jambes tremblantes à le soutenir, il la regarda à nouveau droit dans les yeux. Il voulu prononcer quelque chose mais les sons restèrent bloqués dans sa gorge et ses lèvres formèrent deux syllabes muettes :

- Justine…

    Elle n’avait pas changé. Ses cheveux étaient aujourd’hui un peu plus long et ondulés qu’avant, lui arrivant au milieu du dos, et étaient passés de blonds à châtain clair mais son visage était toujours aussi doux. Ils restèrent ainsi face à face durant de longues minutes. Françoy/Franck se tenait toujours fortement à la rampe tandis que Justine/Julie était tombée assise sur la dernière marche de l’escalier humide. Leurs yeux étaient rivés les uns aux autres et aucun d’eux n’était capable de parler. Les passants les regardaient d’un air bizarre avant de poursuivre leur chemin sans rien dire. Ce fut lui qui le premier retrouva suffisamment de force dans les jambes pour monter les escaliers. Il s’arrêta devant elle et tendit la main pour la relever. Elle la lui prit et à nouveau ils restèrent immobiles, essayant de se convaincre qu’ils n’étaient pas en train de rêver. Ils finirent enfin par se diriger lentement vers le café et s’assirent en terrasse. Un garçon vint prendre leur commande mais dût leur demander trois fois avant qu’ils ne s’aperçoivent de sa présence.

- Un double Bourbon. Sans glace, demanda Franck.
- Un triple Whiskey. Sec, fit-elle.

    C’est cela qui provoqua un déclic chez lui. Il retrouvait la Julie1038 qu’il connaissait, et s’il ne regardait pas son visage il pouvait réussir à se convaincre que ce n’était pas Justine et put commencer à parler.

- Alors… Tu tournes au Whiskey maintenant ? fit-il dans une tentative d’humour navrante.
- Oui… J’ai besoin d’un bon remontant là…

    A nouveau le silence s’installa, jusqu’à ce qu’on leur apporte leurs consommations. Après avoir bu son Bourbon d’un trait, il trouva le courage de demander ce qui lui brûlait les lèvres depuis tout à l’heure.

- Alors toi aussi ?
- Oui… Comme tu le vois…
- Mais… Comment ?
- Quand Konrad m’a emmené au couvent j’ai commencé à m’enfoncer de plus en plus. Je ne pouvais pas supporter l’idée de t’avoir perdu. J’ai fini par ne plus dire un seul mot pendant des mois. Et un jour… C’était un an jour pour jour après ta m… ta présumée mort… Je suis montée tout en haut du clocher et j’ai sauté. Et je suis revenue à la vie quelques heures plus tard… Je te laisse imaginer la gueule des bonnes sœurs…
- Mais… Konrad ne t’a jamais dit que j’étais moi aussi Immortel ? Pourquoi ?
- Je l’ignore…
- Toute cette histoire n’est pas claire… dit-il. Je ne comprends pas du tout pourquoi il aurait fait ça. Il savait à quel point nous nous aimions !
- Écoute, nous ferions mieux de parler de tout ceci ailleurs. Pas ici, pas dans un lieu public. Allons autre part.
- D’accord… Chez toi ou chez moi ?
- Allons chez toi. C’est moi loin.

    Ils repartirent donc chez Franck en voiture, Julie étant venue en métro et ils s’assirent dans le canapé. A nouveau un silence pesant s’installa, qu’elle rompit maladroitement :

- Tu… tu n’aurais pas quelque chose à boire ?
- Si, si, bien sûr… Excuse-moi, je manque à tous mes devoirs…
- C’est compréhensible…
- Je me souviens que tu adorais la tisane de verveine… fit-il en souriant. Malheureusement je n’ai pas de ça en magasin…
- Une bière fera l’affaire… répondit-elle avec une moue rieuse.

    Il leur rapporta deux bières qu’il décapsula prestement.

- Oh… tu veux peut-être un verre ?
- Non non, je n’en ai pas besoin… répondit-il elle en portant la bouteille à ses lèvres.
- Décidément tu es bien différente de la Justine que j’ai connue dans ma jeunesse…
- Plus de cinq cent ans se sont écoulés depuis… Mais… qui préfères-tu ? Julie ou Justine ?
- Je ne connais pas suffisamment bien Julie pour me prononcer, dit-il en se penchant sur elle.

    Leurs lèvres s’effleurèrent. Un contact qu’ils n’avaient pas connu depuis des siècles, et néanmoins le goût de leurs baisers passés leur revint subitement en mémoire. Lâchant leurs bières et ils se jetèrent l’un sur l’autre et se mangèrent de baisers tous plus langoureux les uns que les autres, et lorsqu’ils s’arrêtèrent pour reprendre leur souffle Julie soupira :

- Dieu que c’est bon… Tu embrasses toujours aussi bien qu’autrefois…
- Et tes lèvres sont toujours aussi douces…

    Ils repartirent dans un nouveau baiser interminable. La main de Julie passa sous le pull de Franck pour aller déboutonner deux boutons de sa chemise et aller caresser son torse, qu'elle découvrit gonflé de siècles d’entraînements qu’il n’avait pas autrefois. Après une petite hésitation il fit de même et ses doigts glissèrent sur sa poitrine ferme gainée d’un soutien-gorge noir, geste dont il avait tant rêvé sans sa jeunesse mais qu’il n’avait jamais osé tenter à l’époque. Emporté par ses caresses il tira une des bretelles jusqu’au niveau de son coude et referma sa paume sur son sein chaud. Quant à elle, elle lui avait maintenant ôté son pull et complètement déboutonné sa chemise, ses doigts jouant autour de ses muscles. D’un regard ils surent alors que le moment qu’ils avaient attendu vainement toute leur vie et qu’ils n’avaient pu réaliser avant leur séparation était arrivé. D’un geste lent il la releva et la conduisit jusqu’à la chambre. Debout devant le lit, ils s’embrassèrent à nouveau tandis qu’elle lui déboutonnait son pantalon. Il le laissa glisser et s’assit sur le lit, posant ses mains sur ses hanches fines. Il termina de sortir son chemisier de soie de son pantalon, qu’elle laissa ensuite glisser le long de ses bras. D’un geste hésitant, elle dégrafa son soutien-gorge et le laissa tomber, lui dévoilant pour la première fois sa belle poitrine. Alors il l’attira à lui et elle se retrouva allongée sur lui sur le lit. Ils continuèrent de se déshabiller mutuellement mais avant de passer à l’acte proprement dit, elle lui murmura à l’oreille.

- Tu sais que je ne suis plus vierge depuis longtemps ?
- Je m’en doute…
- Moi qui voulais garder cet instant pour toi…
- Ce n’est rien… C’est la même chose pour moi.

    Ils s’embrassèrent à nouveau avant qu’ils ne se fondent doucement en un seul corps.

    L’aube se levait quand ils se réveillèrent, blottis l’un contre l’autre. Le lit était complètement défait, attestant que leurs étreintes avaient été agitées, et le soleil pointant à l’horizon baignait leurs corps nus d’une chaude lumière.

- C’était fantastique… lui murmura-t-elle.
- Non. Tu étais fantastique, répondit-il en lui embrassant l’oreille.
- Pourquoi a-t-il fallu que le Destin nous sépare, plusieurs siècles durant, avant de nous réunir à nouveau ? Ça me fait un peu peur… Comme si ce n’était qu’un rêve et que j’allais bientôt me réveiller…
- Rassure-toi… Le petit corps tout chaud que je sens contre moi est bien réel…
- Non, je suis sérieuse, ça me fait peur… Comme si une énorme catastrophe allait nous tomber dessus. A l’instant. C’est trop beau pour être vrai…
- Arrête d’avoir ces noires pensées s’il te plaît… Je suis là, tu es là, et rien au monde ne me fera sortir de cette chambre… Pas même une tête nucléaire qui exploserait dans le salon.
- Et si tu me racontais ce qu’a été ta vie durant tous ces siècles ?
- Oh, ça risque d’être long… J’espère que tu n’as pas de rendez-vous…
- J’ai toute l’éternité devant moi…

    Le reste de la journée se passa donc entre rires et larmes, chacun racontant à l’autre les événements les plus marquants de leurs vies respectives – discussions troublées par quelques câlins de temps à autre, tellement la tentation de croquer ce fruit autrefois défendu et aujourd’hui à portée de main était puissante.
    Lorsque le deuxième soir vint ils commencèrent tout de même à ressentir les effets de la faim ; ils n’avaient pas mangé depuis la veille. Avec difficulté il parvint à se détacher de l’étreinte de sa douce amante retrouvée et se dirigea vers la cuisine. Il fouilla quelque peu ses placards mais ne trouva rien d’autre à lui offrir que des boîtes de conserve de cassoulet ou de raviolis. Il n’était pas à proprement parler un cordon bleu et de plus n’avait jamais aimé faire la cuisine.

- Je n’ai rien de présentable à te proposer ! lui cria-t-il de la cuisine. Alors ça sera quoi, cassoulet ou raviolis ?
- Comme tu veux lui répondit-elle.

    Ce n’était pas ce qui l’arrangeait le plus… Soupirant, il ferma les yeux et mélangea les deux boîtes devant lui, puis, attrapant une cuillère en bois tira au sort laquelle des deux serait sacrifiée ce soir. Lorsqu’il les rouvrit la cuillère était posée sur la boîte de cassoulet, mais finalement il la repoussa et ouvrit l’autre. Relevant alors les yeux, il la vit à la porte. Elle avait simplement enfilé sa chemise à lui, sans la fermer, ce qui ne cachait guère ses formes délicieuses. La voir ainsi nue dans un rayon de soleil couchant le troubla fortement et il replongea à l’époque de sa mortalité, quand il essayait, le soir seul dans son lit, d’imaginer le corps sublime qui pouvait se cacher sous ses robes. Et même le plus beau de ses fantasmes n’était pas à la hauteur de sa beauté. Elle s’approcha lentement de lui en ondulant exagérément des hanches et s’assit sur le plan de travail, puis elle l’attira à lui et l’embrassa. La bouche de Franck glissa de ses lèvres vers son cou, puis sur ses épaules, faisant retomber sa chemise au bas de ses bras, et fut ensuite irrésistiblement attiré par les pointes tendues de ses seins ambrés, ce qui lui fit cambrer le dos de plaisir. Lorsqu’il se releva il tenta de se dégager mais ses cuisses avaient enserré sa taille.

- Je dois faire la cuisine, si on ne veut pas mourir de faim…
- Qu’est-ce que cela peut faire ? répondit-elle avec une lueur d'envie dans les yeux. Ça ne m’empêchera pas de te faire à nouveau l’amour dès que je reviendrais à la vie…
- Oui mais si on ne reprend pas de forces on ne tiendra pas plus de… disons, trois jours ?
- Dans ce cas vas-y, je te veux au mieux de ta forme pour moi toute seule !

    Elle le lâcha et il sortit son ouvre-boîte pour décapiter le pauvre couvercle qui n’y était pour rien dans cette affaire. Il versa négligemment les raviolis dans la première casserole venue en disant :

- C’est vraiment trop bête, je n’ai même pas de chandelles pour te faire un beau dîner romantique !
- Un dîner romantique avec des raviolis ? répondit-elle en riant.
- Tu sais ce qu’on dit, on fait ce qu’on peut avec ce qu’on a…
- Un dîner aux chandelles c’est beaucoup trop sage pour moi… Et ce soir je n’ai pas du tout envie d’être sage… dit-elle en s’allongeant de tout son long sur le plan de travail.

    Et à nouveau le dîner fut reporté…

    Le même scénario perdura cinq jours durant, avant qu’un facteur débutant qui s’était trompé d’adresse ne vienne leur rappeler qu’il y avait un monde à l’extérieur. Dans la cuisine les boîtes de conserves traînaient un peu partout – Franck en avait trouvé d’autres au fond de ses placards – et le reste de l'appartement était dans un désordre indescriptible. Ils ne décidèrent de se rhabiller que lorsqu’ils voulurent sortir un peu et visiter la ville. Même s’ils la connaissaient tous deux, ce ne serait pas la même chose ensemble. Ils en étaient à parler à nouveau de ce qu’ils avaient vécus dans leurs vies passées – il y avait long à dire sur le sujet quand on atteignait quasiment cinq siècles d’existence – quand le portable de Julie sonna dans son sac. Le prenant pour lire le message, elle s’aperçut qu’elle avait manqué une douzaine d’appel durant ces quelques jours.

- Je crois qu’on a un peu oublié le temps qui passe… dit-il.
- Oui… J’ai certainement été virée de mon boulot pour absence non prévenue et ma voisine de palier à certainement déjà du appeler la police pour me retrouver… répondit-elle en riant.

    Mais son sourire disparut lorsqu’elle écouta le dernier message de son répondeur. Franck s’en aperçut et s’en inquiéta.

- Il y a quelque chose que je ne t’ai pas dit… lui dit-elle.
- Quoi donc ?
- Et bien… Tu sais, lorsque je t’ai dis que je n’étais plus vierge…
- Oui, et après ? Tu sais bien que je ne t’en veux pas pour ça…
- Non, ce n’est pas ça… En fait il s’agit de mon premier amant… Il…
- Quoi ? Qu’y a-t-il ?
- C’était Konrad, dit-elle dans un souffle.

    Il mit de longues secondes à répondre.

- Quoi ? fut tout ce qu’il trouva à dire.
- Je ne voulais pas te le dire mais… Lorsqu’il est revenu s’installer dans la région, quatre ans après ta mort, il a commencé à m'enseigner. C’était mon seul ami, le seul qui me comprenait et qui appartenait au même monde que moi… Il était devenu mon mentor… puis… une chose en entraînant une autre… J’étais encore fragile, il avait de l’expérience… Tu devines la suite, il m’a embobinée.
- Mais… Quatre ans après ma mort… C’est là que nous nous sommes séparés ! Ah le salaud ! Il nous a bien bernés tous les deux ! Il te voulait pour lui seul et il n’a pas hésité pour cela à nous éloigner l’un de l’autre !
- Je ne t’ai pas encore tout dit… Au fil des siècles Konrad et moi sommes restés très proches et… lui n’a pas changé. Il est resté le même.
- Qu’est-ce que tu veux dire ? Qu’il vit encore de rapines et de larcins ?
- Oui… et… il m’a entraîné avec lui. Je suis une cambrioleuse. Enfin, de temps à autre…
- Quoi ?!
- Je suis désolée…

    Ils s’étaient arrêtés de marcher et se tenaient sous les remparts de la vieille ville. Julie s’était appuyée contre les vieilles pierres centenaires tandis que Franck ne pouvait s’empêcher de marcher de long en large devant elle, essayant de calmer sa fureur. Il ne lui en voulait pas à elle, aucunement, mais à celui qui avait été son mentor et son ami après sa seconde naissance. Ou plutôt, celui qui s’était prétendu son ami et qui l’avait poignardé dans le dos un grand sourire aux lèvres… Mais ça ne se passerait pas comme ça. Il allait devoir fournir des explications, et elles avaient intérêt à être convaincantes s’il ne voulait pas tâter de sa lame…

- Tu sais à quel point Konrad est habile avec les mots, dit-elle comme pour se justifier. A chacune de nos rencontres au fil de ces siècles il m’a proposé un de ses coups, et à chaque fois il a su me convaincre. J’ai beau lui dire que je ne veux plus faire ça, je me laisse avoir à chaque fois.
- Ce n’est pas grave… Moi aussi j’ai déjà du commettre des actes pas très légaux dans ma vie. Parfois on n’a pas le choix.
- Mais moi je l’ai le choix ! Mais pas la force de lui dire non ! C’est un talentueux orateur, et il me connaît suffisamment pour trouver les bons mots !
- Oui, il est très doué dans l’art d’endormir la méfiance des gens… Mais maintenant il ne m’aura plus. Écoute, j’ai besoin de le voir. Face à face. Pourquoi t’appelait-il ?
- Je devais le retrouver avant-hier soir pour qu’il m’expose son nouveau plan. Une toile de maître dans un manoir des environs je crois… Il s’inquiétait de savoir si j’avais toujours la tête sur les épaules.
- Toujours à voler les riches hein ? Bien, appelle-le. Dis-lui que tu as quelque chose d’important à lui dire. Il viendra.
- Ne le tue pas s’il te plaît. Ce qu’il nous a fait est impardonnable, mais je sais qu’il n’a pas un mauvais fond. C’est juste que… Il ne pense qu’à lui avant tout, voilà…
- J’essaierais de me contrôler mais je ne te promets rien. Il a fait surgir tellement de rage en moi que je ne suis pas sûr de rester maître de moi.
- Promet le moi. Je t’en prie.
- D’accord… Mais je ne te garantis pas que nous ne croiserons pas le fer.

    Avec réticence, elle prit son téléphone et appela Konrad. Celui-ci s’inquiéta évidemment de ce qui se passait et pourquoi elle n’était pas parue chez elle depuis tant de jours. Elle lui répondit qu’elle ne pouvait rien lui dire par téléphone et lui donna rendez-vous dans le parc à minuit, rendez-vous qu’il accepta.
    Le soir venu, elle attendait seule dans le parc. Il faisait froid et elle s’était enroulée dans son long manteau. La garde de son épée appuyait contre sa hanche, se rappelant à son souvenir. C’était une présence rassurante, elle avait de quoi se défendre. Julie était douée à l’épée. Elle avait eue de bons professeurs, et son apparence de belle femme d’affaires en avait trompé plus d’un sur ses talents d’escrimeuse. Il est vrai qu’il était assez rare de voir une femme en tailleur manier un bout de métal d’un mètre de long, surtout avec autant de dextérité. Franck et elle s’étaient amusés à comparer leur talent respectif, et il n’avait pas tenu bien longtemps.
    Elle serrait un peu plus son épée contre elle lorsqu’elle ressentit la présence d’un des siens. Bientôt une silhouette gracile apparût au bout du parc et s’approcha. Konrad avait lui aussi changé de look depuis le 15ème siècle, il avait rasé sa moustache et avait les cheveux plus courts. Il la serra dans ses bras – ils ne s’étaient pas vus depuis cinq ans – et l’embrassa sur la joue. Ils n’étaient plus amants depuis plus de deux siècles, mais il espérait toujours la faire revenir vers lui un jour ou l’autre. Pourtant il vit tout de suite que quelque chose clochait. Son regard le fuyait et elle semblait très nerveuse. Ce n’était pas dans ses habitudes, elle avait toujours été forte et possédait un moral d’acier.

- Que se passe-t-il ? demanda-t-il. Où étais-tu ces derniers jours ? Tu sais que ta voisine m’a dit que tu n’étais pas rentrée depuis cinq nuits ! J’ai cru qu’il t’était arrivé malheur et que cette jolie tête avait été séparée de ce non moins joli corps !
- Je veux des explications, Konrad, dit-elle froidement.
- Des explications ? Sur quoi ?

    Elle ne répondit pas, mais il sentit la présence d’un autre Immortel qui approchait. Suivant la sensation de son compas interne, il se tourna vers la source de la présence et vit en effet quelqu’un approcher dans la pénombre. Il ne voyait pas son visage mais quelque chose lui disait que cet homme – car c’était une silhouette masculine – voulait en découdre. Par précaution il sortit son élégante rapière dont il ne s’était jamais séparé et attendit que l’homme approche encore un peu. Il vit qu’en réponse une lame brilla dans la main de celui qui arrivait lentement. L’homme s’arrêta à quelques pas d’eux, mais il était encore dans une zone d’ombre et Konrad ne le voyait toujours pas.

- Qui êtes-vous, demanda-t-il, et que voulez vous ?

    Pour toute réponse l’homme avança encore et son visage apparut dans la lumière d’un lampadaire. Le cœur de Konrad manqua un battement dans sa course perpétuelle. Certes il avait changé d’apparence, mais il n’eut pas de mal à reconnaître son ancien élève. Ni moins de mal à comprendre ce qui s’était passé.

- Alors ainsi vous vous êtes retrouvés, dit-il. Par quel hasard ?
- Il n’y a pas de hasard, fit froidement Franck, juste le Destin.
- Un Destin dont tu nous as privé ! cracha Julie derrière lui.
- Pourquoi ?! s’emporta Franck. Pourquoi avez-vous fait ça ?!
- Vous devez vous en douter. Vous me connaissez suffisamment tous les deux pour savoir que je pense à moi avant tout. Dès l’instant où j’ai croisé le visage de Justine je suis tombé éperdument amoureux. Tu dois bien me comprendre, Françoy, quel homme pourrait résister à sa beauté ?
- Cela n’excuse rien du tout ! Vous n’aviez pas le droit de nous séparer !
- Et qu’auriez-vous fait ? Tu étais devenu Immortel, elle pas encore, et il t’aurait fallu quelques années d’expérience pour déceler en elle qu'elle était potentiellement des nôtres. Qu’aurais-tu fait ensuite ? L’aurais-tu tuée de tes propres mains pour lui offrir la vie éternelle ? Non. Aucun homme digne de ce nom et respectant un tant soit peu un code d’honneur n’aurait fait cela. Que se serait-il passé alors ? Justine aurait vieillie et pas toi, et, protégée par tes soins, elle aurait finie par mourir de vieillesse, gâchant ainsi la longue vie qui aurait pu s’offrir à elle !
- Personne ne peut savoir ce qui serait arrivé !
- Non en effet. Mais comme je l’ai dis, j’étais tombé amoureux et je n’ai toujours écouté que moi. Que veux-tu de plus ? Je ne peux pas te rendre toutes ces années, personne n’y peut rien.
- Ce que je veux ?! cria-t-il. Je réclame vengeance !

    Abasourdis devant une telle absence de remords, Franck sentit la rage monter à nouveau en lui. Sans réfléchir, il attaqua. Mais son ancien maître s’était préparé à ça depuis un bon moment déjà et il n’eut aucun mal à éviter le coup. Konrad para une nouvelle attaque avant de lancer :

- J’ai essayé pendant un temps de te retrouver, Françoy. J’ai suivi ta piste jusqu’en Norvège, et après, plus rien. Je ne m’attendais pas à ce qu’un jour tu resurgisses, et encore moins en de pareilles circonstances…
- Après m’être habitué à l’idée de ne jamais revoir Justine je ne m’attendais pas non plus à découvrir votre mensonge !
- C’est du passé Françoy, on ne peut plus le changer ! Alors calme toi et range ton épée ! Comment espères-tu me battre, moi qui ai été ton professeur ?
- J’en ai eu d’autres après vous ! Et ma colère me porte !
- Oui, la colère est une puissante combattante. Mais elle est maladroite également. Ne te souviens-tu pas de mes leçons ?

    Konrad esquiva un puissant coup de haut en bas et bloqua la lame de son adversaire. Il lui attrapa l’épaule et lui dit :

- Ne porte jamais tes coups trop forts. Tu es déstabilisé…

    D’une poussée il le fit rouler au sol, tandis que de la pointe de sa rapière il envoyait au loin son épée.

- … et tu perds l’équilibre, finit-il en posant sa lame sur sa gorge.
- Non ! cria Julie.

    Elle s’approcha, l’épée levée, prête à frapper, mais Konrad l’arrêta d’un geste.

- Tu ne peux pas intervenir ! Nos combats sont loyaux et doivent toujours l’être ! Toi aussi tu aurais oublié mes enseignements, jusqu’aux Règles les plus ancestrales ?
- Ne le tue pas ! Je t’en supplie ! Si tu prends sa tête… tu devras prendre la mienne ensuite car je ne supporterais pas de le perdre une seconde fois !
- Malgré le fait que ce soit lui qui m’est provoqué je n’ai pas cœur à le tuer ! Je n’ai pas pour habitude d’éliminer mes propres élèves, parole d’Ecossais !

    Il tendit la main et aida Franck à se relever.

- Ce que j’ai fais il y a cinq siècles n’était certes pas à mon honneur, mais je ne suis pas homme à regrets. Le temps est passé et ma relation avec Justine s’est achevée il y a fort longtemps, bien que j’espérais toujours au fond de mon cœur qu’elle me revienne. Avec ta réapparition, je sais maintenant que ce ne sera jamais le cas.

    Il rangea sa rapière dans un glissement métallique et leur fit face à tous deux.

- Mon temps est passé et aujourd’hui le vôtre commence. Alors soyez heureux, profitez de la vie et surtout… Gardez la tête sur les épaules.

    Il les salua comme saluaient autrefois les grands de ce monde puis se détourna et partit sans un bruit. Franck et Julie restèrent un moment sans rien dire, côte à côte, main dans la main, puis ils rangèrent leurs armes et s’éloignèrent lentement, l’un contre l’autre, la tête de Julie posée sur l’épaule de Franck.
    De l’autre côté du parc, Konrad les regardait s’éloigner, hors de portée du buzz, et il avait les larmes aux yeux. Pas seulement parce qu’il aimait toujours Justine et que ça lui faisait mal de la laisser s’en aller ainsi, mais également parce que, pour la première fois de sa longue vie, il ressentait quelque chose comme des remords. Lui qui se targuait de ne jamais regretter ses actes passés, il avait soudainement honte d’avoir séparé tant de temps ces deux âmes sœurs que ni le temps ni les épreuves n’avaient pu empêcher de se retrouver.
    Comme il le leur avait dit, son histoire était terminée. La leur ne faisait que commencer.

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