Il ne pouvait en rester qu’un
Ou Le jour où Methos détruisit la Terre

 

 

    Methos posa sa bière sur la petite table du salon et regarda sa montre holographique en soupirant. Bientôt minuit. En tournant son poignet, ses yeux tombèrent sur son tatouage des Guetteurs, toujours là malgré les siècles. Il était maintenant âgé de près de huit mille ans et il était en l’an 5254. Il ne restait plus que trois Immortels vivants sur Terre et il était toujours là.
    Comme à chaque fois qu’il voyait son tatouage, il repensa à Joe Dawson. Il avait connu beaucoup de gens dans sa très longue vie, mais son tatouage, preuve indélébile d’une période particulière de son existence, ramenait toujours à sa mémoire le vieux Guetteur. Comme tant de mortels, Joe s’était éteint de manière naturelle, après une vie bien remplie. Methos avait été son ami jusqu’au bout. Il repensa aussi à Duncan MacLeod, le grand ami de Joe. L’Ecossais avait perdu la tête en 2685 lors d’un combat contre quelqu’un de bien plus fort que lui. Amanda, sa compagne qui avait vécut avec lui pendant trois siècles, l’avait rejoint dans l’Unité du Quickening moins d'un an plus tard, sous l’épée du même Immortel alors qu’elle avait cherchée à venger MacLeod. Duncan MacLeod du clan MacLeod. Methos sourit en repensant au fier Ecossais. C’était surtout grâce à lui qu’il avait quitté sa retraite, sa vie terrée et était entré à nouveau dans le Jeu. Certes, il n’y avait pas que MacLeod qui avait contribué à sa sortie de l’ombre, mais le jeune Immortel qu’il était à l’époque avait fait beaucoup. En repensant à lui, les souvenirs de tout ceux qu’il avait connu à cette époque lui revinrent. Le sage Darius, décapité par des mortels, celui qui fut son élève. Connor MacLeod, le parent de Duncan, plus vieux d’à peine un siècle. Lui aussi était mort, deux siècles auparavant. Richie, le jeune élève de Duncan, décapité par la main même de son mentor lors d’un moment de folie passagère. MacLeod avait eu du mal à retrouver goût à la vie après ça. Mais il avait finit par pleurer les morts et était revenu au Jeu. Comme lui l’avait fait progressivement au cours des années.
    Methos en était là de ses souvenirs quand soudain un violent coup de tonnerre éclata dans sa tête. Une affreuse douleur au ventre le plia en deux. Tout disparut deux secondes plus tard et il releva la tête avec dans les yeux une détermination nouvelle. L’Heure de l’Ultime Combat avait sonnée. Il ne restait que deux Immortels vivants sur Terre et il était toujours là.

*
**

    Deux jours plus tard, Methos attendait sous une pluie battante. Il était à flanc de colline, dans une belle herbe verte et tendre. Le ciel noir de nuages pleurait toutes les larmes du monde sur lui. Il attendait là son adversaire. Il savait qu’il était en route. Il savait qu’il ne tarderait pas. Et il savait que le dénouement était proche. Quelques minutes plus tard, il sentit la présence, devenue si rare ces dernières années, d’un des siens. Mais il n’en avait pas eu besoin. Depuis le dernier Quickening, qu’il avait ressentit à des milliers de kilomètres de distance, il était lié par quelque chose de spécial à son adversaire. Chacun savait précisément où était l’autre et tout deux savaient qu’ils devaient se rendre ici, sur cette petite île perdue au milieu de nulle part. Ils y avaient été poussés par quelque chose d’impossible à ignorer. Peut-être la force de tous les Immortels présents en eux deux ? Des centaines de milliers de vies étaient en eux. Est-ce cela qui les guidaient maintenant ? Methos se demanda soudain si MacLeod et Amanda étaient en lui où si leurs Quickenigns avaient échoués à l’autre. Il se désintéressa de la question quand il vit une silhouette monter vers lui dans la pluie battante. Les deux derniers adversaires restèrent un moment face à face à s’observer mutuellement. Chacun se demandait depuis combien de temps l’autre vivait, ce qu’il avait vécu, ceux qu’il avait connu.

- Et bien, je crois qu’on y est… dit l’autre.
- Oui… L’Heure est venue…
- Je suis Franck LaMotta, fit-il en tendant la main.
- Methos, répondit-il en la lui serrant.
- Ainsi j’aurais le privilège de combattre la Légende, le plus vieux des Immortels.
- Nous avons tant de vies en nous aujourd'hui. L’âge ou l’expérience n’ont plus rien à voir.

    Ils se débarrassèrent de leurs longs manteaux, sortirent leurs épées, saluèrent et se mirent en garde. Le combat qui suivit dura trois jours et trois nuits sans aucun répit. Ils ne ressentaient plus la fatigue. Ils ne comptaient plus le temps. Ils étaient le Temps. Plus aucune parole ne fut échangée entre eux durant toute la durée du combat. Au crépuscule du troisième jour, Methos subit un coup du sort. Son pied glissa dans l’herbe mouillée et il se retrouva un genou en terre. Son adversaire – pas son ennemi, ils n’étaient pas ennemis – n’hésita pas une seconde. Son épée vola vers son cou. Methos ferma les yeux. Ainsi s’était ainsi que tout allait finir. Lui qui vivait depuis quasiment l’Aube des Temps allait-il périr de la faute d’une poignée de brins d’herbe trop glissants ? Tout ce qu’il avait vu, tout ce qu’il avait vécu, allait-il être perdu ou alors continuerait-il à vivre d’une certaine forme de conscience à l’intérieur de son vainqueur ? Non. Ca ne pouvait pas finir ainsi. Ses vieux instincts de survie reprirent soudainement le dessus. Il rouvrit les yeux et jaugea la situation en un dixième de seconde. La lame fatale n’était plus qu’à quelques décimètres du point de non-retour. Il prit appui sur sa jambe restante et s’élança sur le côté. Mais là encore, l’herbe glissante le trahit. Son pied dérapa et il ne bougea pas d’un pouce. C’était trop tard. L’épée de son adversaire s’abattit sur la nuque du plus ancien des Immortels. Et se brisa. Il fallu cinq bonnes secondes aux deux combattants pour se rendre compte de ce qui s’était passé. Le bout de lame sectionné retomba en tourbillonnant et se planta dans la terre molle. Methos se releva lentement, les yeux plein de questions. Et il vit que LaMotta s’interrogeait autant que lui. Mais il n’était pas temps de tergiverser. Methos leva son épée. Franck baissa sa garde.

- Je suis désolé, dit-il simplement.
- Ainsi en voulait le Jeu, conclu LaMotta en acceptant sa défaite, aussi étrange était-elle.

    Methos frappa. La tête de Franck LaMotta, avant-dernier Immortel de la planète, se détacha de son corps. Et un violent choc sourd retentit dans la tête de Methos.

*
**

    Il ouvrit les yeux. Il faisait bon. Le soleil lui chauffait la peau, doucement, sans l’agresser. Mille parfums étourdissants lui venaient aux narines. La pluie avait disparu. La colline avait disparu. Il était dans une sorte de jardin, avec de grands et magnifiques arbres, les plus beaux qu’il est connu. L’herbe avait un vert comme il n’en avait jamais vu. Il baissa les yeux et vit qu’il était nu. Que s’était-il passé ?
    Alors il su. Ce n’était pas le présent, ni le futur. C’était le passé. Son passé. Plus loin qu’il n’avait jamais pu s’en souvenir. Tout lui revint d’un coup. Et il comprit pourquoi il avait aimé utiliser plusieurs fois dans sa vie le nom d’Adam Pierson. Il sut qu’il avait le pouvoir de tout faire. Le pouvoir de tout savoir. Le pouvoir d’Être Tout. Prit de vertige, il eut la gorge desséchée. Aussitôt une magnifique fontaine se matérialisa devant lui. Il se laissa tomber sur le rebord et but un peu de cette eau délicieusement parfaite. Etait-ce cela, le Prix ?
    Encore une fois, le moindre de ses désirs fut comblé. La réponse s’imposa à lui. Ce n’était pas le Prix, puisque c’était son passé. Il n’y avait pas de Prix, en tout cas pas au sens où les Immortels l’avaient toujours cru. Il était le Prix. Il découvrit subitement que personne d’autre n’aurait pu le prendre. Il était le Premier des Immortels, le Premier des Hommes. Et il serait le dernier. Il en avait toujours été ainsi. Le monde qu’il avait créé était idyllique. Pourquoi en était-il arrivé à la Terre qu’il connaissait ? Et pourquoi ne se souvenait-il de rien ?
    Et comme précédemment, il le sut. Methos avait d’abord créé le Monde, resplendissant de bonheur et de joie. Puis il s’était créé une compagne à son image. Ils avaient eu des enfants, des centaines de milliers d’enfants, tous aussi beaux et aussi parfaits les uns que les autres. Mais il devait y avoir un Equilibre. Le Bien ne pouvait exister sans le Mal. Un jour, une des filles de Methos avait découvert un étrange portail et l’avait montré à son père. Il le reconnu tout de suite. C’était ce qui deviendrait par la suite le symbole des Guetteurs. Comprenant ce qu’il y avait de l’autre côté, un autre Monde totalement opposé au sien, Methos interdit à quiconque de le franchir. Mais la curiosité fut la plus grande et un de ses fils ne résista pas à la tentation. Il franchit le portail et réunit ainsi les deux Mondes. Le Bien et le Mal ne purent cohabiter en paix. La violence s’installa, mais pas la mort. Aucun être des deux mondes ne pouvait mourir. Jusqu’au jour où, atterré des méfaits et des vandalismes que commettaient les habitants venus du Mal, Methos alla rencontrer leur père, en fait le double maléfique de lui-même. Il lui enjoignit de cesser de faire le Mal, l’autre lui enjoignit de cesser de faire le Bien. Tous ce qu’ils trouvèrent pour régler leur différent fut de prononcer une Prophétie.
    A partir de ce moment, tous les enfants qui naîtraient ne seraient plus immunisés contre la mort comme ils l’étaient eux-même. Ils seraient des mortels. Ceux qui restaient, les Immortels, devraient inlassablement se combattre. Seule la décapitation leur serait fatale mais ils renaîtraient à chaque fois du néant dans un autre corps sans aucun souvenir de leurs vies passées. Le but de ce Jeu était que tous trouvent leur voie, dans le Bien ou dans le Mal. La Terre Sacrée serait leur unique refuge, lieu de réunion de chacun des deux camps, mais si un jour un Immortel en tuait un autre en un lieu saint, le Jeu s’arrêterait. Les Immortels tués ne renaîtraient plus et les survivants se battraient jusqu’au dernier. Et ce dernier, ce devait être lui, Methos. Son homologue maléfique avait préféré s’éclipser lui-même du Jeu, à la condition qu’il puisse s’incarner tous les mille ans pour être le Mal Absolu. Tels avaient été leurs choix, chacun avait dût faire des sacrifices. A la fin, lorsque tout serait à nouveau réuni, le Bien et le Mal se retrouveraient pour décider de qui serait le vainqueur. Alors le perdant devrait s’incliner et laisser l’autre agir à sa guise.
    Methos sut aussi pourquoi il n’avait aucun souvenir de sa vie antérieur à trois mille ans avant celui qu’on nomma Jésus Christ. Ce n’était pas son premier Quickening d’Immortel, comme il l’avait toujours supposé, mais bel et bien sa Première Mort par décapitation. Et étant le Patriarche, il avait eu le « privilège » de ne pas renaître bébé mais tel qu’il avait toujours été. Il était devenu Methos, celui qui n’était plus mort depuis ce temps-là.
    Et les Guetteurs dans cette histoire, qui sont-ils ?
se demanda Adam au moment où la réponse lui apparaissait. Le Bien et le Mal avaient chargé un groupe de mortels de consigner le moindre fait et geste de chacun d’eux. Ainsi, lorsque le temps serait venu de comptabiliser les points, ils auraient de quoi appuyer leurs dires.
    Une conclusion s’imposa alors à Methos : durant sa vie d’Immortel, il avait connu les trois temps bien distincts ; le Bien, le Mal, et la Neutralité. Il avait saccagé le monde, puis il avait voulu aider les autres. Ensuite il était devenu presque invisible avant d’entrer chez les Guetteurs lui-même. Et maintenant, qu’allait-il se passer ?

*
**

    Pour une fois, la réponse ne vint pas d’elle-même. Le bruit de la tête de l’avant-dernier des siens roulant sur le sol le tira de son rêve éveillé. Et Methos comprit ce qui allait se passer. Non ! Cela ne se pouvait pas ! Il ne pouvait pas accepter que ça se termine ainsi. Il refusait le Quickening. Prit d’une panique soudaine, Methos se mit à dévaler la colline herbeuse le plus rapidement qu’il le put. Peut-être que s’il arrivait à s’éloigner suffisamment, le Quickening ne l’atteindrait-il pas ? Peine perdue. Il était déjà loin quand le bourdonnement caractéristique s’éleva dans sa tête. Mais pas encore assez loin. Le premier éclair le faucha en pleine course, le faisant terminer de dévaler la pente en roulant. Il n’eut pas le temps de se relever que les flèches électriques l’atteignirent, toutes plus puissantes les unes que les autres. Le dernier des Immortels… C’était le plus puissant des Quickenings qu’il ait jamais connu. Soudain, une force invisible s’empara de lui et le fit s’envoler à une dizaine de mètres du sol. Alors il reçut le Prix. Sous lui, la terre s’ouvrit. Au-dessus de lui, le ciel s’ouvrit. Dans une chute sans fin vertigineuse, il plongea vers le centre de la planète dans un long hurlement de dépit. Arrivé au cœur de la boule de feu qui servait de centre à la Terre, tout ce monde qui avait été créé par l’association du Bien et du Mal disparût, absorbé par son corps. Tout.

    Quand ce fut finit, il n’y avait rien. Rien du tout. Pas de Dieu, pas d’Allah. Pas de Bouddha, pas de Thor ni d’Odin. Pas de Zeus, pas de Toutatis. Il n’y avait que lui. Et rien d’autre.

- Nooooooon ! hurla-t-il à nouveau.

    Alors le jardin merveilleux du début de son rêve se matérialisa à nouveau. Les arbres magnifiques, l’herbe tendre, les ruisseaux rieurs. Mais il n’y avait plus que lui. Tout ce qu’il avait connu, tout ce qu’il avait aimé en tant que Methos l’Immortel avait disparu. Il ne restait qu’Adam le Créateur. Seul à jamais.
    Mais il n’était pas totalement seul. Il vit arriver son homologue du Mal, son jumeau maléfique. Il lui ressemblait en tous points, mis à part le fait que sa peau était légèrement plus sombre que la sienne et que ses yeux étaient d’un noir d’une profondeur étourdissante. Methos s’assit sur le rebord d’une fontaine. L’autre fit de même, mais le marbre se ternit et se fendilla là où il s’assit.

- Alors mon vieil ami… dit le Mal. Il est temps de jouer cartes sur tables et de décider qui a gagné…
- J’ai tout détruit… répondit Methos d’une voix vide. Tout…
- Allons… Ce n’est pas si grave… Ce monde n’était qu’une utopie destinée à nous départager, après tout.
- C’était mon monde ! J’appartenais à ce monde ! Et il a disparu à cause de moi !
- Non, pas à cause de toi, mais pour toi ! Tu le savais depuis le début !
- Je ne voulais pas !
- Alors décide-toi ! Me laisses-tu le contrôle ici ?
- Jamais !
- Dans ce cas, départageons-nous. Faisons le bilan de ces quelques temps passés à nous découvrir nous-même !
- Ces quelques temps ? C’était toute ma vie !
- Ta vie ?! Tu n’as pas de vie ! Tu es la vie ! Ce bref séjour parmi les mortels que nous avions créé nous-même t’aurait-il rendu faible ? Tu peux créer tout ce que tu veux ici, construire un monde à ta guise !
- Je ne pourrais jamais tout recréer ! Ce monde s’est construit tout seul, sans moi ! Il était une unité propre !
- Mais il nous a toujours appartenus, dès le début !
- Je me considère comme l’un des leurs !
- Et bien dans ce cas, je préfère renoncer ! Je l’avoue, tu as gagné ! Je ne pourrais jamais faire suffisamment le mal avec toute cette bonté écœurante qui émane de toi ! Tu es encore pire qu’avant notre rencontre ! Là au moins tu étais d’accord avec moi pour créer cet univers !
- Pars. Séparons à nouveaux nos dimensions. Construisons chacun un monde à notre modèle.
- Comme il te plaira ! J’aime mieux créer de moi-même un monde comme je le désire plutôt que de pervertir le tien qui est tellement… tellement égoïste.

    Aussitôt dit aussitôt fait, les deux parties de Methos se levèrent et chacun partit dans sa direction. Le Bien resta dans le jardin merveilleux, le Mal franchit un portail dimensionnel qui l’amena dans un monde tout autre. Après cela, Methos aurait pu se consoler en créant la plus belle femme qu’il avait jamais désiré, ou alors une fontaine à bière qui aurait étanché sa soif à jamais, mais il ne fit rien de cela. Il préféra rester seul. Seul à jamais, à ruminer ses sombres pensées.

*
**

    Il ne sut pas combien de temps il resta seul. Le temps n’était plus rien pour lui. Mais quand il eut soigné ses blessures psychiques, il décida de créer un monde beau et paisible, comme il l’avait fait au début. Il créa une nouvelle compagne et ils eurent à nouveau des enfants parfaits. Il fit un monde parfait. Mais un jour, alors qu’il se promenait sous le soleil éternellement brillant, il trouva, au cœur d’un bosquet d’arbres touffus, un portail au symbole des Guetteurs. Les souvenirs de sa vie Immortelle lui revinrent et il caressa la pierre chaude avec nostalgie.

    Et, sans réfléchir plus avant, il le franchit.

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