Le Quickening de Noël

 

 

24 décembre 2001, 23h57

    C’était la nuit de Noël. Tout était calme dans la maison. Rien ne bougeait. Il n’y avait aucun son. A part le bruit des lames s’entrechoquant…

    Au premier étage du manoir, deux silhouettes munies d’épées se battaient furieusement. La plus grande des deux feinta soudain et, passant sous la lame de son adversaire, décocha un coup de pied magistral dans l’estomac de l’autre, qui tomba à la renverse dans les escaliers en marbre. Les os craquèrent dans la chute, mais l’homme réussi tout de même à se relever. Il n’avait néanmoins plus qu’une seule jambe valide et son bras toujours armé de sa machette pendait lamentablement à son côté. Il se ressouderait vite, mais son adversaire ne lui en laisserait probablement pas le temps… Il vit avec appréhension celui-ci descendre lentement les escaliers en ricanant doucement, l’épée se balançant nonchalamment devant lui. Arrivé à portée et sans cérémonie, il fit exécuter un gracieux tourbillon à sa lame qui se précipita vers le cou de sa victime.

 

14ème siècle, France

    Charles DeLarochefendue était né d’une famille aisée, mais ça ne l’avait pas empêché de tomber bien bas. Mort d’un couteau venu bêtement se planter dans son dos à la suite d’une rixe entre fiers à bras, il s’était réveillé quelques heures plus tard sans savoir pourquoi il avait été ramené à la vie.
    Acclamé comme un miraculé parmi les siens, Charles se découvrit rapidement un mentor qui lui enseigna les Règles et les enjeux de l’Immortalité. Il ne peut en rester qu’un, lui avait répété de nombreuses fois son maître, leçon qu’il avait fort bien retenu puisqu’il avait consciencieusement ôté la tête à de celui-ci à l’aide d’un tout petit ouvre-lettres aiguisé pour l’occasion, après avoir bien évidemment prit soin de paralyser ce vieux sage de près de 2000 ans avec un poison subtil. Ca lui avait prit plusieurs heures, durant lesquelles il s’était efforcé de laisser en vie sa proie. Malheureusement il regrettait toujours d’avoir touché la carotide si tôt, son mentor était mort en se vidant de son sang bien avant d’avoir pu profiter au maximum de son supplice…
    Fier et fort de son premier Quickening, Charles élimina tranquillement son vieux père et prit dans une main de fer les rênes de son fief, extorquant à ses paysans jusqu’à la dernière goutte de sueur et décorant son château de piques ornées des têtes de ceux qui osaient lui résister. C’est fort contrit qu’il avait dû quitter ses terres au bout de 150 petites années, mais on commençait à se poser de plus en plus de questions sur sa longévité excessive et plus d’une cinquantaine d’assassins de ses voisins seigneurs, tous plus subtils les uns que les autres, avaient déjà eu raison de lui – en vain.
    Explorant le monde comme beaucoup des siens, Charles sema chaos et terreur sur son passage. Les têtes tombaient comme jour de pluie, mortelles ou immortelles, et il s’amusait follement à expérimenter de nouvelles techniques de torture toujours plus perfectionnées.
    Au 17ème siècle, revenant de Transylvanie et de passage à Londres, il décida de jouer au vampire – car se faire pour passer pour un loup-garou était une chose bien plus ardue à cette époque. S’achetant une somptueuse et lugubre demeure, il commença à faire parler de lui en ville. Il ne sortait que la nuit, dormait le jour dans un cercueil et usait de fausses dents prélevées sur un sanglier pour saigner ses victimes à blanc. Il dut se résigner à laisser son petit jeu et fuir bien loin lorsque les habitants, après avoir essayé de lui faire entendre raison plus de trente fois en lui enfonçant un pieu dans le cœur, décidèrent de tenter la technique d’élimination de vampire par décapitation…
    Lorsque Jack l’Eventreur fit parler de lui, il en prit fort ombrage et décida de le surpasser en devenant Charles l’Eviscéreur , mais là encore il ne put atteindre son objectif, ayant croisé la route d’un redoutable Immortel avec une cicatrice sur l’œil qui voulait, lui, empoisonner la ville en versant un poison dans la source où tout le monde venait puiser son eau. C’était la première fois qu’il rencontrait plus fort et plus cruel que lui, et bien qu’ayant du fuir, il avait été galvanisé par cette rencontre et avait par la suite tenté de faire mieux que cet inconnu.
    Poursuivant ses actes meurtriers et sadiques, Charles DeLarochefendue accumula tout au long de sa vie une connaissance presque sans limite dans l’art de faire souffrir les gens. Il connaissait le moindre point un peu sensible du corps et se faisait une joie d’utiliser cet avantage dans les duels contre ses semblables. Ses talents furent utilisés pendant un temps par la CIA, pour certaines séances d’interrogatoire de personnes peu loquaces. Dans le milieu on le surnommait « Celui qui ferait parler un muet ».
    Rebondissant sur sa carrière de barbouze, il sauta de l’autre côté de la barrière et devint terroriste, apprenant l’art de fabriquer des bombes de plus en plus machiavéliques qui se faisaient un malin plaisir d’exploser à la figure des malheureux qui tentaient de les désamorcer. Mais il se lassa bien vite de cette manière de tuer les gens à distance. Il préférait le contact physique, et même si une belle explosion le remplissait toujours de joie – surtout s’il pouvoir voir les corps désarticulés
s’éparpiller dans tous les coins – rien n’était comparable à l’éclair de douleur aiguë qu’il pouvait voir passer dans les yeux de quelqu’un quand sa lame allait chatouiller ses tripes.
    Pourtant sa vie avait un tant soit peu changé le soir de Noël 1983. Comme chaque année depuis que Noël était devenu une fête populaire où l’on s’offrait des cadeaux, il était parti explorer les rues à la recherche de son propre présent – un pauvre innocent qu’il allait faire passer de vie à trépas à minuit pile. C’était son petit plaisir annuel, son cadeau à lui. Cette année-là, il avait été bousculé dans sa recherche par un Père Noël de grand magasin attirant le chaland - ayant de préférence moins de dix ans - au son de sa cloche. Après avoir quelque peu rudoyé l’inconscient qui avait osé le bousculer, il avait eu cette drôle d’intuition que ce Père Noël d’opérette était appelé à devenir un Immortel après sa première mort. Il en avait déjà rencontré quelques-uns et jamais il ne s’était trompé. Il avait alors trouvé très ironique de tuer un futur Immortel pas encore révélé déguisé en Père Noël le soir du 24 décembre.
    Il avait suivit le gueux et à minuit, l’avait attiré dans une ruelle. Il avait tiré son épée et avait raccourcit le malheureux, tombé à genoux pour le supplier. Ce qui s’était passé ensuite ne devait pas avoir beaucoup de précédent dans l’histoire des Immortels. Quelques secondes après que toute vie se soit écoulée par la plaie béante laissée par la disparition de la tête, un tout petit Quickening d’une puissance ridicule l’assaillit. Il le reçut en riant aux éclats tandis que les églises alentours sonnaient les douze coups.
    Hors depuis ce jour, il avait été incapable de tuer quelqu’un le soir de Noël. Il avait essayé, pourtant, de poursuivre son rituel annuel macabre, mais chaque fois, il avait été arrêté dans son élan, ce qui avait eu pour effet de l’agacer au plus haut point. Pour se venger de ce coup du sort, il avait décidé de s’offrir ses petits cadeaux le 26 décembre.

 

25 décembre 2001, 00h01

    L’épée de Charles DeLarochefendue s’était arrêtée à moins d’un millimètre du cou de l’Immortel qu'il avait défié quelques minutes plus tôt dans ce manoir. L’autre avait fermé les yeux, s’attendant à quitter cette terre, mais ne sentant rien venir, il les rouvrit. Le bras de son ennemi tremblait, on sentait une bataille intérieure en lui, une bataille qu’il savait perdue d’avance. En désespoir de cause, il baissa son arme. Après un dernier regard de dégoût et de rage à cette proie facile, immobilisée et à sa merci, il se détourna et remonta les escaliers. « Pas le soir de Noël », lâcha-t-il simplement. Pourtant, arrivé en haut, il ressentit une grande douleur au niveau du cou, ainsi qu’un grand froid. Il ne comprit que trop tard que sa tête venait de se détacher de son corps. La dernière pensée qu’il eut tandis que les dernières gouttes de sang irriguait son cerveau fut « Comment ? ».
    Ce qu’il ignorait, c’était que John Hicks était un Immortel australien passé maître dans l’art du lancer de boomerang, arme dont il avait, dès les premières heures de sa vie Immortelle, équipé de lames tranchantes comme des rasoirs.

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