Le pensionnat

 

    L'endroit paraissait austère. Presque hostile. Un pensionnat de jeunes filles, perdu au fin fond de la lande, voilà tout ce qu'avait trouvé sa « chère mère » pour la punir. La bâtisse paraissait sans âge. Lorsque la voiture se gara dans la cour la lumière du perron s'alluma. Ah bah au moins ils avaient l'électricité, c'était déjà ça. Deux personnes émergèrent de la porte, une petite bonne femme replète avec un sourire bienveillant suivie d'une silhouette haute et fine à l'allure de vieille fille malveillante.
    Dans le ciel, les nuages s'écartèrent pour laisser fugitivement passer un éclat de lune, éclairant du même coup son visage acéré. Dans la voiture, Julie fut momentanément paralysée. Cette mégère ne lui inspirait pas confiance du tout. Sa mère était descendue pour leur parler, mais durant tout le temps que dura la conversation, la vieille peau ne lâcha pas une seconde Julie du regard, ses yeux perçants derrière ses strictes lunettes rondes semblant la sonder au plus profond d'elle-même, la vrillant directement jusque dans son cerveau. Elle ne se rendit pas tout de suite compte que la portière s'était ouverte.

- Julie chérie ? Tu peux descendre ?

    Elle obéit malgré elle, par réflexe, puis elle se maudit. Elle n'aurait pas dû, elle aurait dû rechigner. Même pour la forme. Mais cette femme qui ne la quittait pas des yeux la déstabilisait au plus haut point. Sa mère remercia les deux femmes puis se tourna vers elle.

- Et bien il est temps, je vais te laisser. Écris-moi vite, d'accord ?

    Julie sembla enfin se réveiller. Elle explosa.

- Que j'écrive ?! Pourquoi faire ? Pour te dire merci peut-être ? Et tu peux aller te faire foutre !

    Sans prévenir une rude taloche derrière la tête vint saluer cette ultime provocation.

- Aïe ! fit-elle en se retournant d'un bloc vers la directrice de la pension.

    Mais toute la verve qu'elle allait lui servir disparu instantanément lorsqu'elle croisa les yeux sévères.

- Il y a certaines choses qui ne se disent pas, jeune fille ! Je crois que nous allons avoir du travail, avec vous !

    Elles s'affrontèrent du regard un instant, un combat perdu d'avance pour la jeune fille qui abandonna en baissant les yeux. Elle se retourna vers sa mère qui la serra brièvement dans ses bras.

- Je t'aime, lui dit-elle.
- Mon cul !

    Elle l'avait simplement murmuré pour que le cerbère derrière elle ne l'entende pas, néanmoins un raclement de gorge lui apprit que c'était raté... Sa mère remonta dans la voiture et démarra, puis, avec hésitation, lui fit un petit signe de la main. Auquel elle répondit par un doigt d'honneur. Mais aussitôt son poignet fut saisi dans un étau et tordu : avec une vivacité à laquelle Julie ne s'attendait pas, la vieille bique lui ramenait le bras derrière elle et la maintenait sévèrement tandis qu'elle saluait sa mère en retour. Elle ne la lâcha que lorsque la voiture eut fait demi-tour et ait été engloutie par la nuit.

- Beaucoup de travail... murmura-t-elle.

    Sans lui lâcher le poignet, elle la poussa par l'épaule avec son autre main pour la faire se tourner vers l'entrée et la faire pénétrer à l'intérieur. Le hall ne dépareillait pas avec l'extérieur. Tout était froid, fonctionnel, avec pour seule décoration deux vases de fleurs de part et d'autre de l'escalier central et, sur le palier de celui-ci, un grand portrait d'un homme dont la sévérité n'avait rien à envier à la directrice actuelle.

- Amélia, veuillez conduire cette jeune personne au dortoir. Et veillez à ce qu'elle ne réveille pas les autres pensionnaires si elle ne veut pas terminer la nuit à la cave.

- Oui Gertrude.

    La petite femme que Julie avait presque oublié la pressa - avec douceur, ce qui la surpris - en direction de l'escalier, sous le regard de la directrice. Julie fut certaine d'apercevoir un fugitif sourire fleurir rapidement sur les lèvres de cette dernière avant de disparaître. Cela lui donna la chair de poule. A l'étage, une fois hors de vue des yeux perçants, son accompagnatrice murmura, comme si elle n'avait pas osé le faire le plus tôt :

- Je me doute que vous dormirez mal cette nuit, c'est toujours le cas au début, mais essayez quand même de vous reposer. Les journées sont longues ici.

    Julie ne répondit pas.

- Je me moque éperdument de ce que vous avez pu faire pour mériter de vous retrouver ici, reprit-elle. Je ne suis pas là pour vous juger mais pour vous accompagner durant votre séjour. Je sais que vous devez bouillir de colère, mais écoutez mon conseil : débarrassez-vous en. Le plus rapidement possible. Et surveillez vos manières. J'ai vu passer plus de jeunes filles que vous ne sauriez en compter, et toutes ont fini par rentrer dans le rang. A plus ou moins long terme, avec plus ou moins de difficultés. Mais toutes ont fini par céder. Alors plus tôt vous accepterez, plus tôt vous sortirez d'ici, si cela peut vous motiver.

    Elles arrivèrent devant une porte qu'Amélia ouvrit avec mille précautions en lui faisant signe de ne pas faire de bruit. Dans la chambre trois lits étaient déjà occupés par des silhouettes endormies. Elle la conduisit vers le quatrième, près de la fenêtre, avant de repartir silencieusement. A peine la porte fut-elle refermée que les autres lits s'animèrent. Toutes les autres filles se redressèrent et dévisagèrent la nouvelle venue. Celle sur le lit d'en face se leva et vint vers elle en lui tendant la main.

- Salut, moi c'est Marion.
- Julie, répondit-elle en la lui serrant.
- Pourquoi t'es là ?
- Ma mère m'a chopé en train de coucher avec mon copain.

*
**

    Julie se réveilla en sursaut. Un énorme vacarme retentissait dans tout le pensionnat. Il lui fallut de longues secondes avant de se rendre qu'il s'agissait d'une cloche. Autour d'elle les autres filles s'activaient déjà.

- C'est quoi c'délire ? demanda-t-elle à la ronde.
- Le réveil ma grande...
- Quoi ?! Mais il fait encore nuit !
- Il est six heures...
- Mais c'est des oufs ici !
- Tu ferais mieux de te dépêcher si tu ne veux pas être en retard... c'est... pas conseillé...
- Pas question ! J'ai pas réussi à pioncer avant je sais pas quelle heure ! J'ai l'impression que je viens juste de m'endormir !
- Dommage pour toi...
- Nan, dommage pour eux ! Moi je reste ici ! Pas question que je me lève à cette heure ! No way !

    Les autres se regardèrent d'un air de dire « c'est toujours comme ça au début », puis sortirent de la chambre en laissant Julie la tête enfouie sous la couverture pour essayer d'atténuer le son tonitruant de la cloche qui donnait toujours de la voix.
    Au bout de quelques minutes elle se tut enfin et le silence l'enveloppa. Ça faisait du bien après un tel tintamarre. Il ne fallut pas longtemps à Julie pour se rendormir. Et encore moins pour être réveillée à nouveau lorsqu'un torrent d'eau glacée s'abattit brutalement sur elle. Elle hurla et sauta presto hors de son lit, les yeux hagards, cherchant ce qui venait de lui arriver. Puis elle vit. La directrice se tenait à côté du matelas trempé, un sceau vide à la main.

- P'tain vous êtes malade ou quoi ?!
- Vous n'avez pas entendu la cloche, Mademoiselle Julie ?
- C'est quoi vot' problème ?!
- Pour le moment c'est vous. Vos camarades de chambre n'ont pas dû manquer de vous avertir qu'il était préférable de vous lever, je suppose.
- Allez vous faire foutre, j'ai b'soin d'pioncer !

    Une gifle magistrale ponctua sa phrase. Julie en fut abasourdie. Jamais encore elle n'avait été giflée.

- Ce genre de langage est intolérable dans cet établissement. Il y a des habitudes que vous allez devoir perdre.

    Une vague de colère submergea Julie. Il était hors de question qu'elle se laisse traiter de la sorte ! C'est toujours elle qui avait fait la loi !

- Ce qui est intolérable c'est de forcer les gens à se lever au beau milieu de la nuit !
- La nuit est terminée. L'aube pointe.
- Pas pour moi !

    En guise de provocation elle alla se coucher sur le lit voisin. Ce n'était pas trop confortable à cause de ses vêtements trempés mais elle n'allait certainement pas se laisser faire. Après un dernier regard de défi à la directrice elle ferma les yeux et croisa les bras par dessus. Avant de recevoir un nouveau sceau d'eau qui l'éjecta du lit aussi rapidement que la première fois.

- Merde !
- Nous avons un puits de grande capacité dans la cour si vous voulez jouer à ce petit jeu. Vous serez lassée avant moi je vous le garantis.

    Un nouvel affrontement muet les opposa. Encore une fois perdu d'avance.

- Bien. Maintenant vous allez éponger tout cela et refaire les lits. Les deux, bien entendu. La buanderie se trouve au fond du couloir. Vous y trouverez tout ce qu'il vous faut. Vous déposerez les draps et matelas mouillés dans le bâtiment à droite de la cour, deuxième porte.
- Y sont où mes fringues ?
- Chaque chose en son temps. Pour l'instant, vous nettoyez.
- Mais j'suis trempée ! J'vais crever de froid !
- C'est votre faute, vous en subissez les conséquences.

    Sans ajouter un mot elle sortit de la pièce, laissant Julie seule. Elle fut tentée un instant de s'allonger sur un des deux lits restants mais elle se douta qu'elle en serait délogée de la même manière que précédemment. Elle s'exécuta donc, bien que de mauvaise grâce. Descendre les draps mouillés ne fut pas agréable, surtout lorsqu'elle mit un pied dehors. Certes le soleil commençait à monter dans le ciel mais la cour était encore plongée dans l'ombre. N'ayant en guise de pyjama qu'un caleçon masculin et un vieux T-shirt, elle aurait déjà grelotté en temps normal, mais en étant en plus trempé elle fut frigorifiée. Néanmoins le plus éprouvant fut de descendre les matelas. Ils pesaient déjà leur poids, mais avec l'eau en plus c'était trop pour elle. Elle fut obligée de les traîner d'un bout à l'autre du pensionnat, laissant derrière elle une large traînée humide, qu'elle fut bien évidemment chargée de nettoyer également. Lorsqu'elle en eut terminé pourtant, elle n'avait plus froid.
    Alors qu'elle terminait d'installer les draps propres la directrice revint. Et lui fit recommencer trois fois avant, excédée, de lui montrer au final la manière de faire un lit correctement. Elle lui demanda ensuite de s'habiller en lui désignant la penderie à côté de sa couche. Elle n'avait pas eu le temps de sortir de la chambre quand une exclamation la fit se retourner.

- Putain !
- Un problème Mademoiselle Julie ?
- C'est quoi ces fringues de grand-mère ?! Y sont où les miens ?!
- Vos... vêtements, si on peut appeler ça comme ça, ont été jugé inapproprié à la bonne tenue de cet établissement. Ils ont été remisés avec ceux des autres pensionnaires. Vous les récupérerez à votre départ.
- Vous avez pas le droit !
- Vous voulez parier ?
- Je vais pas mettre ça !
- Alors vous passerez le reste de la journée trempée dans votre tenue actuelle. Qui d'ailleurs sera remplacée dès ce soir par un pyjama digne de ce nom.

    Se résignant, Julie examina rapidement la penderie et choisit ce qu'elle jugeait le plus mettable : une robe légère grise et stricte. La directrice allait sortir à nouveau lorsqu'une nouvelle question l'interrompit ?

- Elle est où ma trousse à maquillage ? Et mes clopes ?!
- Avec vos affaires. Une jeune fille convenable ne fume pas ! Quant au maquillage, vous n'en avez pas besoin. Vous serez gentille également de me remettre vos boucles d'oreilles trop voyantes. Si vous en avez d'autres plus adaptées dans vos effets personnels vous pourrez les récupérer, sinon vous vous en passerez.
- Mais les trous vont se reboucher !
- Ce n'est pas mon problème.
- Ça suffit ces conneries ! Je me tire d'ici !
- A votre guise. Il y a quinze kilomètres jusqu'au village. Le temps que vous y arriviez j'aurais amplement eu le temps de prévenir la police qui vous y attendra. Ils ont l'habitude de récupérer des fugueuses.
- 'm'en fout ! Je prendrai pas la route !
- Libre à vous de vous aventurer sur la lande. Mais plus d'une s'y est perdue. Il a fallu employer un hélicoptère pour les retrouver.
- Vous bluffez !

    Néanmoins sa voix tremblait un peu.

- A vous de choisir.

    Sur ces mots, elle quitta enfin la chambre. Tout en méditant sur ses chances de s'échapper Julie se débarrassa enfin de ses vêtements humides pour enfiler quelque chose de sec. C'était toujours ça de pris. Et plus le temps passait, plus elle se disait que c'était une mauvaise idée de partir à l'aventure. La route paraissait quand même peu engageante, et se taper quinze bornes à pied pour être ramenée ici par le panier à salade ne l'enchantait pas trop. Et puis elle n'allait pas s'avouer vaincue aussi tôt ! C'est elle qui allait lui en faire baver, à cette vieille peau ! Elle ne la connaissait pas ! Elle terminait de s'habiller quand la porte se rouvrit.

- Ah, vous voilà enfin prête.
- Ouais. J'ai la dalle, c'est où qu'on graille ici ?
- Ah mais l'heure du petit déjeuné est passée depuis longtemps. Vos camarades sont entrées en cours depuis un moment déjà. Vous devrez attendre le déjeuné j'en ai peur.
- Mais je crève de faim !
- Tout à l'heure vous mourriez de froid, et vous êtes toujours de ce monde. Vous survivrez.
- Vous avez pas le droit !
- C'est quelque chose que vous avez déjà dit. Tant que vous êtes sous mon toit vous devrez vous plier à mes règles.
- J'ai pas demandé à être ici !
- Mais vos parents oui. Et comme vous êtes mineure, vous ne pouvez pas contester.
- J'aimerais bien voir ça tiens !

    La directrice lui offrit un sourire. Un sourire glacial.

- Mademoiselle Julie, pensez-vous être la première à me tenir ce genre de discours ? Vous pensez jouer les dures à cuire ? Vous n'êtes qu'une gentille fille un peu perdue à côté de certaines que j'ai déjà eu ici. Et toutes, je dis bien toutes, ont fini par plier. Vous ne ferez pas exception à la règle.
- C'est ce qu'on verra !
- Tout à fait. Maintenant si vous voulez bien me suivre...

*
**

    Julie ne rejoignit ses camarades qu'à l'heure du déjeuné. Plutôt que d'aller en cours Madame Gertrude l'avait emmenée dans une pièce où l'attendait un coiffeur. Et malgré toute sa colère, ses supplications puis ses pleurs, elle n'avait pu y échapper et avait subit l'égalisation de sa coupe asymétrique. Elle aurait bien entamé une grève de la faim pour protester mais son estomac lui imposa bruyamment son désaccord. Elle s'installa donc à table avec les autres et garda la tête basse pour éviter les regards qui convergeait vers elle. Elle ne put s'empêcher néanmoins de détailler certaines de ses congénères.
On repérait assez facilement les dernières arrivées. Elles avaient encore des traces de leur ancien look. L'une d'elle avait encore des mèches rouges au milieu de ses cheveux bruns, des résistants ayant survécus à tous les shampooings jusque là. Une autre avait un trou béant dans une narine, trace d'un piercing qui n'avait pas été enlevé de plein gré comme elle devait l'apprendre un peu plus tard. Et certaines avaient le même genre de coupe égalisée qu'elle, traces d'anciennes têtes jugées elles aussi « inadéquates ». Seuls les tatouages restaient. Le pensionnat ne devait pas encore disposer de sa propre machine d'effacement par laser. Excepté une fille qui avait un bout de toile d'araignée qui dépassait de sous son épaule jusque sur son cou, la plupart étaient néanmoins invisibles sous les vêtements amples que toutes portaient. Ici, pas un centimètre carré de peau en trop ne dépassait. Adieu les mini jupes, les Jeans taille basse et les T-shirts au-dessus du nombril.
    Avec stupeur Julie remarqua que toutes avaient l'air de jeunes filles sages. Un coup d'œil dans la glace après le repas lui appris avec effroi qu'elle aussi. Elle qui avait toujours revendiqué une certaine différence rentrait sagement dans le rang. Mais n'était-ce pas le cas des autres aussi ? La soit disant différence qu'elle affichait habituellement n'était-elle pas la même que toutes ces filles ? Du coup, était-ce encore une différence ?

*
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    Si Madame Gertrude et Mademoiselle Amélia dispensaient la plupart des cours, durant la matinée, certains enseignants extérieurs venaient certains jours de la semaine pour d'autres matières. Les après-midi étaient, elles, consacrées à des ateliers, et pas forcément « des trucs de jeune fille bien élevée comme la couture » comme le pensait Julie. OK il y avait un atelier couture, et un autre de broderie, mais ce n'étaient pas les seuls, et de loin. Julie se surprit à apprécier les ateliers de mécanique ou de menuiserie, avec à chaque fois des artisans locaux qui venaient dispenser leur savoir. Le pensionnat était bien équipé en matériel et c'était tellement plus intéressant que les cours au lycée...

*
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    Au bout d'un mois Julie s'était habituée au réveil précoce et elle était entrée, à sa grande surprise, dans une routine journalière. Son iPod et son portable lui manquaient toujours, mais elle avait appris à s'en passer. Les cigarettes, ça avait été plus dur mais ça commençait à passer aussi. Sans nouvelles de ses copines, elle avait fini par en oublier certaines, surtout qu'elle en avait de nouvelles avec qui elles s'entendaient. Oh évidemment tout n'était pas tout rose et il y avait quelques frictions, certaines pensionnaires jouant du zèle et dénonçant les incartades des autres en espérant marquer des points et être « libérées » plus tôt (ce dont Madame Gertrude n'était pas dupe évidemment). Et si peu à peu Julie, à son insu, « rentrait dans le rang », elle n'était pas encore débarrassée de ses envies de liberté, loin de là.
    Et ce qui lui manquait le plus, c'était bien sûr Jonathan, son copain. Elle se demandait ce qu'il devenait, s'il pensait à elle ou s'il l'avait déjà remplacée par une autre.

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    Une nuit Marion et elle avaient fait le mur, non pas dans l'intention de fuir le pensionnat, mais juste par provocation, pour montrer qu'elles ne se laisseraient pas formater, qu'elles ne rentreraient pas de plein gré dans le moule. Marion était la plus frondeuse de ses compagnes de chambre, et celle avec qui elle s'entendait le mieux. Depuis leur fenêtre elles apercevaient au loin ce qui semblait être une vieille chapelle. Le pensionnat ayant perdu son aspect effrayant au fil des semaines, leur quête de frisson les avait conduites à projeter de s'y rendre.
    Autour d'elles, la nuit était claire, éclairée par une belle pleine lune, et la lande était effrayante. Elle semblait s'étendre à perte de vue, mais était désespérément vide hormis quelques rochers disséminés ici et là. S'il arrivait de jour d'apercevoir au loin un troupeau de moutons, cette nuit-là il n'y avait rien d'autre que le vent qui soufflait entre les rochers nus. On s'attendait presque à voir surgir un énorme chien fantôme, comme dans le roman de Conan Doyle qu'elles avaient dû lire quelques semaines plus tôt.

- Il fait trop clair, murmura Julie malgré la distance qui les séparait de la bâtisse. On va se faire prendre !

    Quelques semaines auparavant elle aurait plutôt dit « on va se faire pécho », mais étant donné qu'elle se faisait reprendre systématiquement quand elle tenait ce genre de vocabulaire, elle se corrigeait d'elle-même maintenant. Ça l'effrayait un peu d'ailleurs. Ou plutôt, ça lui « foutait les glandes », se corrigea-t-elle dans l'autre sens. Elle avait l'impression de se perdre elle-même.
    Mais le moment était mal choisi pour une remise en question. Conscientes en effet qu'on pouvait facilement les apercevoir depuis n'importe quelle fenêtre du pensionnat, les deux filles se mirent à courir en se prenant par la main pour ne pas trébucher sur le semblant de sentier inégal. Elles ne purent s'empêcher de se mettre à rire, conscientes d'agir comme des gamines. Rire qui se tut néanmoins lorsqu'elles arrivèrent près de l'édifice.
    C'était effectivement une chapelle, beaucoup plus petite que ce qu'elle laissait penser vue de loin, mais nettement plus effrayante. Un petit appentis jouxtait la chapelle sur un côté et était intégralement couvert de lierre. D'ailleurs toute la végétation alentours était luxuriante. Là où tout autour dans la lande l'herbe était rase et les plantes généralement basses, ici l'herbe atteignait les genoux et l'unique arbre planté derrière la chapelle, s'il revêtait l'aspect tordu des vieux arbres morts, était couvert de feuilles. Aucun des rochers aux environs n'était attaqué par la mousse.
    Et, plus indéfinissable, quelque chose émanait de l'édifice, un quelque chose que les filles n'arrivaient pas à nommer ni même à définir. C'était... juste là. L'air semblait plus pur ici, tout revêtait un aspect trop neuf comme si la chapelle venait d'être construite, l'arbre d'être planté, les rochers d'être nettoyés. Comme un endroit hors du temps. Mais pas comme le pensionnat. La vieille bâtisse semblait au contraire ancrée dans un lointain passé, refusant la modernité malgré quelques concessions. Il y avait l'eau courante mais on préférait la tirer au puits. Il y avait le chauffage mais on préférait couper du bois pour la cheminée. Il y avait l'électricité mais on préférait se réunir dans la bibliothèque avec juste le feu en guise d'éclairage.

- C'est flippant cet endroit ! murmura Marion.

    Étonnamment, aucune des deux n'osait parler à voix haute. Non pas par risque d'être entendues depuis le pensionnat, juste parce que l'endroit l'imposait.

- Trop carrément ! En plus j'ne sais même pas pourquoi !
- Ouais... J'ai l'impression d'avoir les cheveux qui se hérissent...

    Elle frissonna des pieds à la tête. Il ne faisait pourtant pas si froid. Elles firent lentement le tour de la chapelle et s'approchèrent de la porte. Par réflexe, Julie tourna la poignée. Et recula lorsque la porte s'ouvrit.

- Putain ! C'est ouvert !
- Laisse tomber, on s'casse !
- Attends ! On va pas laisser tomber maintenant ! On jette au moins un œil !
- J'aime pas ça j'te dis !
- Juste un coup d'œil !

    L'intérieur était tout aussi petit que l'extérieur. Seulement deux rangées de bancs tournaient le dos à la porte, avec un peu plus loin un petit autel -une simple table recouverte d'un drap- surmonté d'une grande croix. Elles firent le tour de la chapelle, ce qui alla assez vite étant donné sa taille. Soudain Marion se figea et attrapa le bras de Julie. Sa peau était couverte de chair de poule.

- Y m'regarde !
- T'es guedin ou quoi ? Y'a personne !
- Y m'regarde j'te dis !

    Elle lui désigna alors la croix et Julie tourna la tête. Et s'immobilisa à son tour. En effet le Jésus crucifié semblait les dévisager.

- Bordel de merde !

    Elles se déplacèrent latéralement, remontant vers l'allée centrale, mais les yeux du Christ de marbre donnaient toujours l'impression de les suivre.

- On s'casse ! Aller ! Viens !

    Marion tirait fortement sur la main de Julie pour l'entraîner vers la porte, mais celle-ci avait le regard comme attiré par la croix tandis qu'elle marchait à reculons. Maintenant qu'elles s'étaient éloignées l'illusion d'optique avait cessé mais l'effet l'avait plus que troublé. Soudain Marion s'arrêta et Julie lui rentra dedans.

- Qu'est-ce tu fous, merde ?

    Elle se retourna. A la porte restée ouverte une silhouette fantomatique sombre se découpait sur la nuit claire.

- Qu'est-ce que vous faites ici ?! tonna la voix de Madame Gertrude.

    Pour une fois elle semblait avoir perdue son habituelle froideur. Ses joues s'étaient empourprées et sa voix tremblait.

- R... rien ! répondit Marion.
- On r'gardait juste !
- Vous n'avez rien à faire ici à cette heure ! Vous devriez être couchées !
- Oui Madame !

    Sans demander leur reste elles fuirent à toute jambes et regagnèrent le pensionnat à une vitesse record, remontèrent en trombe dans leur chambre en réveillant leurs camarades et se blottirent sous leurs couvertures, ignorant les questions dont les pressaient les autres filles.

*
**

    La semaine qui suivit fut rude pour les deux fugueuses. Madame Gertrude ne lésina pas sur les punitions, les attelant à toutes les corvées possibles. Elles se levaient une heure avant les autres et travaillaient sans relâche jusqu'à plus de minuit. Le soir du cinquième jour, Julie s'effondra de sommeil tandis qu'elle nettoyait la cave du sol au plafond. Lorsqu'elle ouvrit un œil elle était dans les bras de Mademoiselle Amélia qui la ramenait dans sa chambre.

- Je crois qu'il est temps d'arrêter les frais, lui dit-elle.
- N... non, protesta faiblement Julie. Je n'ai pas fini. Si je ne termine pas Madame Gertrude va être furax.
- Je lui parlerai. Ça ira. Tu dois te reposer. Avec les valises que tu as sous les yeux tu pourrais partir en voyage !

    Elle n'eut même pas la force de répondre et se rendormit.

*
**

    Un mois supplémentaire s'écoula. Mademoiselle Amélia avait réussi à faire lever la punition, au grand mécontentement parfaitement visible de Madame Gertrude qui n'adressa la parole ni aux jeunes filles ni à sa gouvernante durant les deux semaines suivantes.
    Un jour, peu après l'arrivée du facteur, Marion se précipita dans les bras de Julie en criant. Elle venait de recevoir une lettre de ses parents lui apprenant qu'ils venaient la chercher quelques jours plus tard.

- J'y croyais plus ! J'pensais qu'ils avaient oublié qu'ils avaient une fille qui moisissait ici !
- Alors ça y est, tu te casses ? Tu es libre ?
- Je suis vraiment désolée pour toi.
- Nan, te casses pas pour ça. J'suis contente pour toi.
- C'est vrai ?
- Bien sûr ! Même si je ne sais pas avec qui je vais pouvoir faire des conneries maintenant...

    Les deux filles fondirent en larmes dans les bras l'une de l'autre.

*
**

    Deux jours plus tard, Marion était partie. Cette nuit-là, Julie ne dormit pas beaucoup. Elle resta assise sur le rebord de la fenêtre. Si elle avait eu son paquet de cigarettes à portée elle en aurait bien grillée une. C'était un moment idéal pour ça. Peut-être que ça l'aurait calmée un peu.
    Elle somnolait, la tête posée contre la vitre, lorsqu'elle perçu un mouvement en contrebas. Quelqu'un bougeait, là-dehors. Soudainement réveillée, elle regarda plus attentivement, essayant de discerner quelque chose dans les ombres du jardin. Mais il faisait trop sombre. Ce ne fut que lorsque l'intrus s'engagea sur la lande, sans rien autour pour la cacher, que Julie reconnue la silhouette longiligne de Madame Gertrude. Elle la suivit des yeux jusqu'à ce qu'elle disparaisse derrière une basse colline. Mais la direction ne pouvait pas la tromper : elle se rendait à la chapelle.
    Incapable de dormir, Julie resta éveillée à guetter l'extérieur jusqu'à ce qu'elle voie revenir la directrice, plus d'une heure plus tard. Qu'est-ce qu'elle avait pu faire là-bas durant tout ce temps ? Et surtout, pourquoi à une telle heure de la nuit ? Elle coupa néanmoins court à ses interrogations lorsqu'il lui sembla que la silhouette avait levé la tête vers la façade arrière de la maison. Elle avait alors littéralement volé jusque dans son lit et s'était efforcée de calmer les palpitations de son cœur. Juste à temps semblait-il puisque quelques minutes plus tard la porte de la chambre s'ouvrait silencieusement sur une ombre qui vérifiait que tout le monde était bien couché.

*
**

    Intriguée par sa découverte, Julie reprit sa surveillance les jours suivants. Et toutes les nuits, la maigre silhouette de Madame Gertrude se faufilait dans le sentier jusqu'à la chapelle. Pas étonnant qu'elle leur soit tombée dessus. Mais la question qu'elle se posait constamment, au point d'en devenir obsédée, c'était ce qu'elle pouvait y faire. Elle avait beau se triturer à longueur de journée, rien à faire, elle ne parvenait pas à imaginer quelque chose qui prennent autant de temps quotidiennement. Si c'était simplement pour l'entretien des lieux, pourquoi le ferait-elle elle-même, seule, et de nuit de surcroît ?
    Ses réflexions furent interrompues par une surcharge de travail qui tomba sur tout le pensionnat durant quelques jours. Tout devait être parfaitement impeccable, ou du moins, encore plus impeccable que ce n'était habituellement. D'après ce que les filles purent comprendre des bribes de conversations glanées ci et là, on attendait une visite dans les jours à venir.
    Visite qui se confirma en effet par l'arrivée d'une amie de longue date de Madame Gertrude. Durant sa présence les règles draconiennes de l'établissement furent renforcées et aucun écart ne fut permis. Bien qu'aucun écart ne soit déjà permis en temps normal. La visiteuse, que l'on demanda à ce qu'elle soit nommée Madame Maxence, était un peu plus jeune que Madame Gertrude, mais invalide. On la disait atteinte d'un mal incurable en phase terminale et était visiblement très fragile. Elle ne se déplaçait qu'en fauteuil roulant et accompagnée de son infirmière personnelle. Selon les dires, sentant sa fin proche, elle visitait une dernière fois ses amis, fuyant du même coup l'air pollué des villes.
    Madame Gertrude se montra très prévenante à son égard, même touchée par sa condition. Au crépuscule de sa vie, la vieille dame débordait pourtant d'énergie et enchaînait les activités autant que sa fragile condition l'y autorisait. On murmurait dans les couloirs que la directrice voyait en elle sa propre fin arriver, même si en fait tout le monde ignorait son âge exact. Malgré tout, cela ne l'empêcha pas de poursuivre ses expéditions nocturnes à la chapelle. Quel que soit son âge, elle tenait encore la forme pour dormir aussi peu la nuit.
    La troisième nuit de la visite de Madame Maxence, Julie eu la surprise, lors de sa veillée habituelle, de voir Madame Gertrude pousser le fauteuil de sa vieille amie sur le sentier de la chapelle. Si c'était pour prier, ce qui semblait naturel à Julie pour une personne si proche de la mort, c'était quand même une drôle d'heure. Dans sa condition, elle aurait dû dormir depuis bien longtemps déjà. Et pourquoi son infirmière personnelle ne l'accompagnait-elle pas ? Que ferait Madame Gertrude s'il lui arrivait quelque chose durant leur périple ?
    Plus de deux heures s'écoulèrent sans que les deux femmes ne reviennent. Madame Gertrude ne restait que rarement plus d'une heure. Julie commençait à se demander si quelque chose n'était pas arrivée et si elle ne devait pas aller voir ou alerter quelqu'un quand elle aperçu enfin la forme sombre du fauteuil roulant revenir au travers de la nuit. De ce qu'elle put en voir par la faible lumière nocturne et le fait que depuis qu'elle avait manqué se faire faire surprendre elle se cachait derrière le rideau, les deux femmes avaient l'air en bonne forme.
    Ce qui se confirma le lendemain matin au petit déjeuné. Madame Maxence paraissait pétillante de vitalité, et insista pour leur raconter des anecdotes de sa vie vraisemblablement tumultueuse. En quelques heures Julie en appris plus sur l'histoire mondiale de ces cinquante dernières années qu'en deux ans de cours.

*
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    A vrai dire l'exubérance de Madame Maxence alla croissant. Toutes les nuits désormais elle accompagnait Madame Gertrude à la chapelle, et durant la journée elle avait moins besoin de se reposer après chaque effort. Elle retarda d'ailleurs son départ après qu'un médecin soit venu l'examiner et ait conclu, officiellement, que « l'air de la campagne lui faisait le plus grand bien ». Officieusement, il penchait plutôt pour la nette amélioration qui précédait souvent le profond déclin précédent la mort.
    Mais l'amélioration persista. Deux semaines plus tard, la virée nocturne des deux femmes dura encore plus longtemps, au point que Julie s'endormit le nez contre la vitre. Elle ne sut pas trop ce qui la réveilla mais elle se cacha promptement derrière le rideau, juste à temps pour voir Madame Gertrude pousser le fauteuil roulant sur le chemin chaotique. Sauf que le fauteuil était vide cette fois. Julie aperçu alors une autre silhouette, vacillante mais debout, qui marchait à son côté, s'appuyant grandement sur Madame Gertrude, mais qui marchait bel et bien. Elle n'en crut pas ses yeux et dû se pincer plusieurs fois pour être sûr qu'elle n'était pas en train de rêver.
    Le lendemain matin pourtant, Madame Maxence avait réintégré son fauteuil, néanmoins Julie lui trouva quelque chose de changé. Elle conclut que ce n'était que pour donner le change. Encore quelques nuits et cette fois les deux femmes partirent directement à pied, sans prendre la peine de traîner le fauteuil désormais inutile. Madame Maxence marchait toujours péniblement et très lentement, mais sa démarche semblait s'assurer de jour en jour.
    Le mystère occupait dorénavant Julie nuit et jour. Ses résultats en cours chutèrent et son attention aux ateliers également, où elle se blessa avec une lame de scie par inattention. Mademoiselle Amélia s'inquiéta de ce changement et lui demanda si ce n'était pas dû au départ de son amie Marion qui lui manquait terriblement. Julie ne se fit pas prier pour conforter cette explication qui en valait une autre.
    Madame Maxence finit tout de même par repartir, après un nouvel examen de son médecin au cours duquel ce dernier en perdit son latin. Sa patiente, dernièrement promise à un trépas aussi sûr que proche, semblait désormais totalement guérie. Il l'avait donc envoyé au centre hospitalier le plus proche passer une batterie d'examens poussés qui pourraient peut-être mieux expliquer ce phénomène. Néanmoins le départ de Madame Maxence ne fit pas taire les questions que Julie se posait, au contraire. Heureusement, son amie partie, Madame Gertrude repris le cours normal de ses visites, ce qui permit à Julie d'interrompre plus tôt ses veilles et de mieux dormir, donc de retrouver un peu de tonus au cours des journées suivantes.

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    Environ un mois après cette étonnante guérison, Julie reçue une lettre de Marion. Son amie avait tenu sa promesse et lui écrivait régulièrement, essayant de la tenir informée de l'actualité people et de ce qui passait dans ce qu'elle appelait « le monde réel ». Son orthographe pourtant n'avait pas survécut longtemps au retour à la vraie vie et ses lettres étaient de plus en plus remplies de fautes au point que Mademoiselle Amélia, qui leur donnait ces cours, en aurait fait une attaque si elle les avait lues.
    La dernière fois Marion lui avait promis une surprise pour sa prochaine lettre. Et en effet Julie fut surprise de ne pas reconnaître l'écriture de son amie. Son cœur sembla s'arrêter durant quelques secondes lorsqu'elle reconnue enfin celle de Jonathan. Ce dernier lui expliquait que depuis son départ il n'avait cessé de l'aimer et avait pressé ses parents de questions pour savoir où elle se trouvait. Il avait même failli se battre avec son père, indiquait-il. Pour lui, il était la source de tous les problèmes de sa fille et avait même porté plainte contre lui, excédé de le voir tourner autour de la maison sur sa moto. Un jour où il tentait une nouvelle fois d'apprendre où elle se trouvait auprès de sa mère, plus réceptive que son père, il était tombé sur Marion. Comme elle le lui avait promis, elle était allée voir les parents de Julie pour leur expliquer à quel point leur fille était formidable et combien elle avait changé durant son séjour, dans l'espoir de les toucher afin qu'ils la sortent de là à son tour. Elle avait immédiatement reconnu le jeune homme tellement Julie lui en avait parlé.
    Elle lui avait donc indiqué l'adresse du pensionnat, et Jonathan s'était ensuite engagé dans une longue tirade amoureuse où il parlait de venir l'enlever à moto afin qu'ils partent à l'autre bout du monde vivre leur amour secrètement etc... Pire qu'un roman Arlequin, avait pensé Julie. Avant son arrivée ici, elle l'aurait certainement suivie immédiatement. Maintenant... Elle commençait à se rendre compte à quel point un tel projet était insensé. Elle était encore mineure, n'avait pas terminé ses études, lui allait de petit boulot en petit boulot. Et s'ils s'enfuyaient, où iraient-ils ? Ils ne parlaient aucune autre langue ni l'un ni l'autre, et comment trouver un appartement (se rendait-il compte des prix pratiqués ?) et un boulot sans papiers qui feraient rappliquer tous les flics du coin dans la semaine ?
    Julie décida donc d'écrire en retour à Jonathan afin de le tempérer quelque peu dans ses ardeurs chevaleresques. Maintenant qu'il avait l'adresse, il était foutu de débarquer à l'improviste en faisant hurler sa bécane, ce con. Et qui sait où l'enverraient ses parents alors ?

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    Le temps poursuivit son cours. Julie avait oublié Madame Maxence et les questions qu'elle se posait tant elle sursautait au moindre bruit, craignait de voir une moto débarquer à l'horizon et Jonathan venir faire scandale ici. Il ne lui avait pas répondu encore et Marion lui avait assuré que c'était mieux ainsi, afin de ne pas éveiller les soupçons. Elle n'acceptait de jouer les intermédiaires qu'en cas de message vraiment important et ne comptait pas tenir la chandelle dans une correspondance secrète. De toute façon, assurait-elle Julie, sa mère semblait avoir des remords de l'avoir placée ici et commençait à vouloir la rapatrier à la maison. Restait « seulement » à convaincre son père. Marion faisait son possible pour jouer les filles modèles chaque fois qu'elle allait leur rendre visite, mais les allers et venues incessantes de Jonathan, qui continuait à épier la maison, malgré tout ce qu'elle avait pu lui dire, ne jouaient clairement pas en leur faveur.
    Julie aussi jouait les filles modèles de son côté. Si se plier à tous ces foutus règlements pouvait pousser Madame Gertrude à assurer à ses parents qu'elle avait oublié ses « déviances » passées, elle le ferait. Mademoiselle Amélia était déjà de son côté, assurant à sa supérieure que le fait d'avoir laissé partir Marion avait beaucoup touché Julie, qui ne demandait maintenant qu'à la rejoindre.
    Pourtant la directrice ne semblait pas pressée de la « relâcher ». Soupçonnait-elle quelque chose ? Julie avait décidé d'abandonner ses surveillances nocturnes, Madame Gertrude ayant levé les yeux plusieurs fois vers sa fenêtre. De toute façon, ça ne lui donnait rien : elle continuait son manège quotidien toutes les nuits, ce n'était pas en la regardant faire qu'elle découvrirait de quoi il retournait.

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    L'anxiété de Julie se transforma en peur panique lorsqu'elle reçu une nouvelle lettre de Jonathan à la place d'une de Marion. Ce dernier avait projeté, comme elle le craignait, de venir au pensionnat pour lui parler, afin de comprendre pourquoi elle refusait de partir au loin avec lui. Il était parfois si borné ! Elle lui répondit longuement que, non, ses sentiments à son égard n'avaient pas changé non plus, mais qu'il ne devait pas, sous aucun prétexte, débarquer ici. Elle lui enjoignait également de cesser de tourner autour de chez elle s'il voulait avoir une chance que son père finisse par céder à sa mère.
    Peine perdue ! Dès la lettre suivante, de Marion cette fois, un petit PS du jeune homme en bas de page indiquait qu'il ne renoncerait pas et qu'il avait l'intention de venir quand même, une semaine plus tard jour pour jour. Sachant que rien ne l'empêcherait de le faire, elle lui donna rendez-vous, de nuit, derrière la chapelle. C'était le seul endroit où elle pensait pouvoir le rencontrer loin des yeux et des oreilles indiscrètes. C'était risqué, évidemment. L'endroit ne lui plaisait pas plus que ça, mais c'était ici ou quelque part sur la lande, où, ne connaissant pas les lieux ni l'un ni l'autre, ils auraient eu toutes les peines du monde à se trouver. Elle ne pouvait pas non plus trop s'éloigner du pensionnat au risque d'être surprise hors de son lit. Et surtout, elle le conjurait de laisser sa moto au loin. Elle n'était vraiment pas assez discrète.

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    La nuit venue, Julie était prête. Elle avait été sur les nerfs toute la semaine et ça s'était vu. Elle était sûre que Madame Gertrude soupçonnait quelque chose. Mais elle devait le faire. Si elle n'était pas au rendez-vous, Jonathan était capable de venir taper à toutes les portes du pensionnat pour la trouver. Elle s'esquiva donc silencieusement, s'assurant plutôt deux fois qu'une de ne faire aucun bruit et prenant mille précautions avant de tourner chaque angle de couloir. Elle ne croisa heureusement personne. Une fois dehors, elle remercia intérieurement Dame Nature qui lui offrait une nuit couverte ce soir. Elle aurait moins de risques d'être surprise.
    Elle gagna néanmoins rapidement la chapelle et se cacha derrière, à l'affût du moindre bruit. Son cœur battait la chamade, pas uniquement à cause de ce que ce rendez-vous impliquait ou du risque d'être prise, mais parce qu'elle n'était pas revenue ici depuis la nuit où Marion et elle s'étaient faites surprendre. Elle ne parvenait pas non plus à oublier le Christ sur sa croix qui les avaient suivit des yeux. Elle frissonna en l'imaginant sur sa croix, la tête tournée vers l'arrière pour l'épier au travers de l'épais mur de pierre. Elle secoua la tête pour se forcer à raisonner. C'était stupide. Tout était parfaitement normal ici. Ou presque, comme en témoignait Madame Maxence.
    Furieuse contre son imagination débordante, Julie s'enjoignit de respirer et d'écouter. La nuit, le moindre bruit semblait amplifié et prenait une dimension effrayante. Le vent qui soufflait dans les branches, un bêlement lointain, un petit animal nocturne qui courait sur un rocher, le soudain plongeon d'une chouette pour l'attraper, elle sursauta à chaque fois.
    Et puis elle commençait à sérieusement avoir froid, aussi. L'heure tournait et toujours personne en vue. Elle espérait que cet idiot ne ce soit pas perdu ! Elle entendit soudain un bruit de moteur au loin et son sang se mis à pulser plus rapidement dans ses veines, la réchauffant du même coup.

- Bordel ! jura-t-elle. Il n'a pas laissé sa moto plus loin ! Il va réveiller tout le monde ce crétin !

    Mais plus le bruit approchait, moins il ressemblait à une moto. On aurait plutôt dit un gros moteur, genre un camion. Mais qui pouvait bien venir par ici ? Les seuls véhicules qui passaient par le pensionnat étaient la camionnette du facteur et le camion du livreur -et les voitures des parents, évidemment-, mais jamais bien sûr on ne venait livrer de nuit. A l'affût, Julie risqua un œil au coin du mur. Il n'y avait personne sur le chemin et tout semblait calme au pensionnat. Elle décida de se lever, ne serait-ce que pour délier ses membres ankylosés par sa longue attente dans le froid, et fit le tour de la chapelle par l'autre côté, pour éviter de se montrer depuis les fenêtres. Elle progressa lentement le long de l'appentis attenant à la chapelle, prenant garde à produire le moins de bruit possible en frôlant les hautes herbes, puis jeta furtivement un regard. La porte de la chapelle était toujours fermée, ce qui ne l'étonnait guère car si quelqu'un avait réussi à approcher sans aucun bruit, elle aurait au moins entendu la porte s'ouvrir. Au pensionnat par contre des lumières s'étaient allumées. Le grondement montant du moteur avait réveillé par mal de monde semble-t-il. On avait aussi dû s'apercevoir que Julie n'était plus dans son lit. Que faire ? Rentrer, avec de grande chance de se faire prendre étant donné l'activité ambiante ? Ou rester là, au risque de voir débarquer la police partie à sa recherche ?
    Elle hésitait toujours lorsque, porté par le vent qui soufflait dans sa direction, des éclats de voix lui parvinrent. Des gens se disputaient devant le pensionnat. Mais qu'est-ce qui se passait, bon sang ?! Était-ce Jonathan qui faisait scandale ? Mais pourquoi aurait-il été là-bas alors qu'elle lui avait précisément demandé de ne pas le faire et de venir directement à la chapelle ? Et pourquoi ne serait-il pas venu à moto ? Ou bien cela faisait-il tellement longtemps qu'elle n'avait pas entendu l'engin et elle en avait oublié le bruit ? Non, pas à ce point-là quand même ! De toute façon, quoi qu'il se passe, il fallait qu'elle en ait le cœur net !
    Elle sortit de sa cachette et avança vers la bâtisse, mais à peine avait-elle fait quelques pas qu'elle aperçu la lueur de phares contournant l'édifice. Aussitôt elle plongea au sol, se dissimulant dans les hautes herbes avant de retourner en rampant se cacher derrière la chapelle. Le véhicule qui s'approchait n'était définitivement pas une moto. Ni un camion d'ailleurs, plutôt un genre de gros 4x4 avec le pot d'échappement qui remontait au-dessus du toit, le genre d'engin capable de franchir n'importe quoi. Et elle ne connaissait personne possédant un truc pareil. Donc ça ne devait pas être pour elle.
    Le 4x4 s'arrêta devant la porte de l'église et plusieurs ombres en descendirent. Une voix d'homme ne cessait d'aboyer.

- Alors, où est-ce que c'est ?! Et qu'est-ce que c'est ? Je veux savoir !
- Je vous l'ai déjà dit, il n'y a strictement rien ici ! répliquait la voix de Madame Gertrude.

    Julie risqua un œil. Il y avait deux hommes avec elle. L'un d'eux pointait un révolver sur la directrice. Le second portait une pelle.

- A d'autres ! reprit l'homme. Je ne suis pas dupe ! Sa guérison est inexplicable autrement !
- Maxence aurait dû m'écouter et ne jamais vous épouser, Robert ! Je savais dès le début que vous étiez un homme malfaisant !
- Silence ! hurla-t-il en décochant un revers magistral à Madame Gertrude qui tomba assise dans l'herbe.
- On la disait au bout du rouleau, reprit-il en se penchant vers elle. Quelques semaines chez vous et la voilà qui gambade, fraîche comme un gardon ! Vous pensiez que je n'arriverai pas à lui faire dire ce qui s'était passé ?
- Que vous lui avez-vous fait, monstre ?!

    Mais il ne répondit pas. Il attrapa la directrice par les pans de sa robe et la força à se relever avant de l'appuyer contre la voiture.

- Moi aussi je suis condamné. J'ai une tumeur inopérable qui me tuera à moyen terme.
- Vous n'avez que ce que vous méritez !
- Je n'ai pas le temps de jouer aux devinettes !
- Alors partez ! Je ne vous dirais rien !
- C'est bien dommage...

    Sans prévenir, il pressa la détente. Madame Gertrude reçut la balle en plein milieu du front et s'effondra en glissant contre la voiture. Julie étouffa un cri de justesse en se mordant très fort la lèvre.

- Putain ! explosa le deuxième homme. T'es malade Robert ! Je croyais qu'on devait juste les effrayer ! Qu'il n'était pas chargé !
- Changement de plan ! répondit-il en pointant cette fois son arme vers son acolyte. Tu as deux choix. Soit tu es avec moi, soit tu es avec elle. Comme je l'ai dit, je n'ai pas le temps de jouer.
- D'accord, d'accord, je te suis. J'espère juste que tu as une solution pour sortir du merdier dans lequel tu viens de nous mettre !
- Chaque chose en son temps. Va garer la voiture sur le côté de la chapelle, qu'on ne la voit pas de loin. Tu es sûr qu'ils n'ont plus de téléphone ?
- On a coupé le fil à trois endroits sur la route, tu l'as fait toi-même !
- Leur camionnette ?
- Sabotée. S'ils veulent partir, ça sera à pied.
- Alors on a du temps devant nous, mais il ne faut pas traîner quand même. Exécution !

    Le second homme monta dans la voiture et l'amena le long de l'appentis. Julie se tassa autant que possible dans les herbes. Si le Jésus à l'intérieur de la chapelle la regardait toujours, c'était le moment ou jamais de lui adresser une prière pour qu'il ne fasse pas le tour du bâtiment ! Heureusement, elle fut exaucée. Lorsque le 4x4 fut caché, le conducteur repartit à l'avant pour aider le dénommé Robert à traîner le corps de Madame Gertrude à l'intérieur de la chapelle.

*
**

    Julie décida qu'il fallait qu'elle tente sa chance. Elle devait retourner au pensionnat coûte que coûte, voir ce que les autres faisaient et essayer de réparer la camionnette, si possible, ou trouver un autre moyen de locomotion. Elle rampa silencieusement au sol en continuant d'espérer que les deux hommes ne ressortiraient pas tout de suite. Tant qu'elle serait dans les alentours de la chapelle ça irait, elle pourrait se cacher. Ensuite la lande reprenait le dessus et il lui faudrait piquer un sprint à découvert jusqu'au bâtiment. Elle venait d'atteindre l'angle du mur de la chapelle quand elle entendit crier :

- Julie ? Julie ! Tu es là ? Excuse-moi, je suis en retard, la moto est tombé en panne et je...

    Jonathan ! Elle le maudit intérieurement. Pourquoi n'avait-il pas amené un porte-voix, tant qu'il y était, cette andouille ?! Il s'interrompit lorsque la porte de la chapelle s'ouvrit. Le jeune homme s'immobilisa, ne sachant que faire, puis vit le canon de l'arme se pointer sur lui.

- Tu t'es trompé d'adresse fiston, je pense...

    Sans demander son reste, Jonathan décampa dans la direction opposée. Pas assez vite néanmoins. Deux balles l'atteignirent dans le dos et il s'écroula. Sous le choc, Julie se redressa d'un bond en hurlant. Surpris, le deuxième homme pivota sur lui-même et lui abattit sa pelle en plein visage.

*
**

    Julie émergea de l'épais brouillard de l'inconscience. Ce qui s'était passé était flou. Elle ne savait pas où elle était d'ailleurs. Il faisait si noir. Elle semblait coincée dans une toute petite pièce. Elle sentait deux murs de pierres de part et d'autre, et une autre juste au-dessus. Non... se pouvait-il que... L'avait-on cru morte et enterrée vivante ?! Elle chercha vainement à sortir de là lorsqu'elle entendu une voix juste à côté de son oreille :

- Vous me mettez le doigt dans l'œil, Mademoiselle Julie...

    La voix de Madame Gertrude... Cette fois ce fut plus fort qu'elle. Julie poussa un hurlement strident digne d'un film d'horreur. Puis un second. Et un troisième. Et un quatrième pour faire bonne mesure.

- Par tous les Saints, mais arrêtez donc ce boucan, sombre idiote ! reprit la voix de la directrice.

    Elle fut bien obligée d'obtempérer, étant à bout de souffle. Mais elle avait la ferme intention de recommencer dès qu'elle aurait reprit un petit d'air.

- Merci Seigneur ! fit Madame Gertrude. Un peu de répit pour mes vieilles oreilles !
- Je suis morte... murmura Julie. Je suis morte et je suis en enfer !
- Ah ! L'enfer serait plus confortable que ça ! Cessez donc vos jérémiades Mademoiselle Julie ! Vous êtes bel et bien vivante, du moins pour l'instant, mais ça risque de tourner court si vous persistez à vouloir jouer les divas !

    Julie avait le souffle court. Elle sentait qu'elle allait tourner de l'œil sous peu.

- Où... où sommes-nous ?
- Dans le tombeau de mon mari, semble-t-il...
- Oh mon Dieu... Oh mon Dieu... Oh mon Dieu...
- Ah non, ne recommencez pas ! Si vous voulez vraiment voir notre Seigneur il va falloir y mettre du vôtre et pousser sur ce foutu couvercle ! Vous verrez, Il est juste au-dessus de nous !
- Mais... mais je...
- Pas de « mais », bon sang de bois ! Vous êtes en meilleur position que moi pour le faire et vous avez la force de la jeunesse que je n'ai plus depuis longtemps ! Alors poussez !

    Julie se résigna. Tout cela n'avait strictement aucun sens. Elle devait être en tain de rêver. De cauchemarder plutôt. Et le meilleur moyen de sortir d'un rêve était, à sa connaissance, d'aller jusqu'au bout, si stupide qu'il puisse paraître. Alors elle posa ses mains à plat sur la plaque de pierre au-dessus d'elle et entreprit de pousser aussi fort que le lui permettait sa position peu avantageuse.

- Aïe ! Bon sang, vous m'écrasez ! Faites donc un peu attention !
- Je fais ce que je peux ! rétorqua-t-elle.

    Après tout, comme ce n'était qu'un rêve, elle ne risquait pas d'être punie pour avoir manqué de respect à une directrice morte, non ? Sous ses efforts, un fin rai de lumière faiblarde finit par filtrer, délimitant les contours de la dalle. Quelques halètements plus tard elle avait réussit à glisser la dalle suffisamment sur le côté pour lui permettre de la pousser sur son extrémité. Elle put bientôt s'asseoir et reprendre son souffle. Regardant autour d'elle, elle s'aperçut qu'elle était dans la chapelle. La dalle qu'elle venait de pousser était située à l'endroit où était normalement l'autel, qui avait été basculé au sol sans ménagement. Comme l'avait dit Madame Gertrude, le Christ de marbre était bien au-dessus d'elles, toujours à les fixer de son intriguant regard.

- Et si vous sortiez complètement, que je puisse m'extirper de là à mon tour ?

    Julie sortit du trou dans lequel elle se trouvait. Une fois debout, elle vit une chose qui lui avait échappé alors qu'elle était au niveau du sol, quelque chose qui était derrière la table renversée de l'autel. Un cercueil, posé entre les bancs repoussés, et ouvert. Julie porta les mains à sa bouche pour s'empêcher de crier à nouveau. Elle se détourna pour fixer le mur derrière elle et en détourner son regard. Elle entendit Madame Gertrude sortir à son tour du caveau, puis pousser un cri de stupeur.

- Oh, non ! Georges ! Mon Georges ! Mais qu'est-ce qu'ils t'ont fait ?

    Elle entendit des bruits de pas.

- Aidez-moi, Mademoiselle Julie, s'il vous plaît.

    Elle ne répondit pas. Elle ne pouvait pas.

- Julie !
- Je... je peux pas...
- Allons donc ! Ce n'est que mon mari, pas Satan en personne !

    « Que » son mari ?! Oui en effet, ce n'était « que » son mari ! Sauf qu'il était...

- … mort, oui ! Il y a quinze ans de ça ! Maintenant si vous pouviez avoir l'amabilité de m'aider à refermer son cercueil pour qu'il repose en paix, ça serait bien la moindre des choses !

    Tremblant de tous ses membres, Julie se retourna en fermant les yeux. C'était au-dessus de ses forces. Elle fit un pas, puis un autre, et trébucha.

- Par tous les saints ma fille, ouvrez donc les yeux ou vous allez finir par retomber dans ce maudit trou !

    Ça il n'en était pas question ! Mais ses paupières refusèrent de se disjoindre malgré le risque.

- Mais ouvrez donc les yeux ! Il n'y a rien à voir !
- Ouais, sauf un type mort y'a quinze ans ! Le genre de truc qu'on voit tous les jours !
- Voulez-vous me faire un peu confiance ?

    Alors elle ouvrit les yeux. D'abord une grande inspiration, puis, millimètre par millimètre elle écarta ses paupières, gardant les yeux rivés sur la porte tout au bout plutôt que de regarder vers le cercueil. Mais l'attirance était trop forte. Comme par une attraction malsaine, elle baissa le regard, parfaitement consciente qu'elle regretterait ce qu'elle verrait pendant longtemps.
    Mais comme l'avait dit Madame Gertrude, il n'y avait rien à voir. Ou plutôt si, mais pas ce à quoi elle s'attendait. Il y avait bien un homme dans le cercueil, mort mais parfaitement conservé comme s'il n'était décédé que la veille. On aurait presque dit qu'il dormait. Elle en poussa un cri de stupeur.

- Je vous l'avais bien dit, non ? fit la directrice en se tournant vers elle, provoquant un nouveau cri de la jeune fille.

    Madame Gertrude avait un trou ensanglanté en plein milieu du front, exactement là où avait pénétré la balle.

- Voulez-vous cesser de hurler ainsi ?! On va finir par vous entendre depuis le village !
- Vous... vous...
- Je vous expliquerai plus tard ! Aidez-moi s'il vous plait !

    Alors, mettant complètement de côté l'aspect totalement irrationnel de la situation, elle aida la directrice à remettre le couvercle du cercueil en place. Puis elle fit à nouveau le tour de la chapelle des yeux.

- Ces hommes... où sont-ils ?
- Ils sont repartis au pensionnat, du moins je le crois. Leur voiture est toujours garée à côté, je ne l'ai pas entendue repartir.
- Mais...
- Ils vont revenir oui. C'est pourquoi nous n'avons pas beaucoup de temps. Venez.

    A nouveau elle se dirigea vers le caveau creusé sous le sol de pierre et se pencha à l'intérieur. Julie la suivit. Au fond du trou se trouvait un troisième corps qu'elle n'avait pas encore vu, celui de Jonathan. Elle écrasa un sanglot mais aida Madame Gertrude à le ramener à la surface. Il ne respirait plus et deux grandes tâches rouges s'étalaient sur son dos.

- Il est...
- Mort, oui. Comme je l'étais et comme vous l'étiez également.
- Morte ? J'étais... morte ?
- Un coup de pelle en pleine figure, ça pardonne rarement. Ça vous laissera une belle cicatrice sur le menton à ce propos.

    Julie porta la main à son visage. En effet son menton était profondément entaillé. Mais pour le reste, elle ne sentait plus rien. Elle aurait dû avoir des os fracassés.

- Les questions pour plus tard, la devança Madame Gertrude. Allons plutôt porter ce malheureux dans l'appentis à côté. J'y ai également quelque chose à récupérer.

*
**

    L'appentis en question ressemblait plus à un débarras qu'autre chose. Il avait dû servir d'atelier de bricolage au mari de Madame Gertrude car il était encombré de tout un tas d'outils de toute sorte, couverts de poussière mais parfaitement conservé, sans aucune pointe de rouille nulle part. Julie ne cherchait même plus à comprendre. Ils déposèrent Jonathan contre une machine à bois puis la directrice fouilla dans un placard sur le côté. Lorsqu'elle se retourna, elle portait une longue carabine de chasse.

*
**

    Julie était postée à l'angle de la chapelle et épiait le pensionnat, comme le lui avait demandé Madame Gertrude. La directrice, elle, s'était appuyée contre le pare-choc du 4x4, le fusil posé à côté d'elle.

- J'imagine que vous devez avoir quelques questions, dit-elle.
- Non, aucune, répondit Julie ironiquement. Tout est parfaitement normal.

    Sa voix se brisa en un tremblement nerveux.

- Je pense néanmoins que vous avez déjà plus ou moins compris comment agit cet endroit.
- Ça... ça conserve tout ce qui s'y trouve ?
- Plus ou moins. Ça les régénère en tous cas.
- C'est pour ça que je... nous...
- Oui, nous étions mortes, et pour de bon. Mais comme ces fâcheux incidents ont eu lieu ici même, le processus a commencé immédiatement. Les lésions ont guéries.
- Mais... vous avez encore... et j'ai...
- Oui, nous conservons des marques. Je ne peux pas l'expliquer, mais si les structures internes sont réparées rapidement, les dégâts superficiels sont plus longs à régénérer.
- Donc si je reste longtemps ici, cette cicatrice disparaîtra ?
- En théorie oui. Mais cela n'arrivera pas.
- Pourquoi ?
- Parce que vous allez partir d'ici. Dès que votre ami sera... hum... réveillé.
- Mais... et vous ?
- Moi ? Je vais m'occuper de ces gredins. Je le dois. Ils ont troublé le repos de mon Georges.
- Votre mari... comment est-il...
- D'une attaque. Nous étions en déplacement à ce moment-là, sinon j'aurais pu le sauver en l'amenant ici.
- Mais... il n'est pas...
- Quoi ? Revenu à la vie ? Ah, je l'ai espéré pendant un moment. C'est pour ça que j'ai décidé de l'enterrer ici, d'ailleurs. Mais ça ne fonctionne pas comme ça. Nous sommes la preuve que cet endroit peut sauvegarder de la mort, mais seulement si c'est fait rapidement.
- Je ne comprends pas. C'est... c'est quoi ici ?
- Vous connaissez la légende de la Fontaine de Jouvence, Mademoiselle Julie ?
- Oui... mais...
- Et bien on pourrait dire que c'est un endroit similaire... la fontaine en moins. Mais laissez-moi commencer par le commencement.

«  Mon mari et moi avons fait construire ce pensionnat. Déjà à l'époque, il était destiné à venir en aide aux jeunes filles perdues. Nous recevions ici des orphelines, des prostituées, des...

- Quoi ?! Vous me comparez à une pute ?!
- Du calme, Mademoiselle Julie ! Je n'ai nullement dit ça ! Et tournez-vous je vous prie, surveillez le retour de nos deux malfrats.

«  Les choses ont changé en effet, avec le temps, mais à l'époque, la plupart des jeunes filles que nous recevions manquaient d'éducation. Elles n'en avaient souvent jamais eu. Aujourd'hui... ce n'est plus pareil. Oh, vous n'êtes pas en cause Mademoiselle Julie, ni vos camarades, pour la plupart. C'est l'ère qui veut ça. Les enfants n'ont plus de limites aujourd'hui parce que leurs parents ne leur en mettent plus, c'est aussi simple que ça. En vous accueillant ici, le plus gros travail que je fais, ce n'est pas de vous remettre sur le droit chemin, c'est priver vos parents de votre présence. Croyez-moi ou non, c'est plus dur pour eux que pour vous. Et ça leur laisse le temps de se remettre en question, eux. Vous verrez, à votre retour. Ce sera certes un peu plus strict pour vous, mais votre séjour ici vous aura appris je l'espère qu'il y a toujours pire.

    Elle eut un sourire.

«  Mais je m'égare. A l'époque disais-je, cette chapelle n'existait pas encore. Nous avions bien sûr remarqué que la végétation y était plus abondante qu'ailleurs, mais nous n'y avions pas prêté attention. Les caprices de la nature. Du moins, jusqu'au jour où j'ai trébuché sur une pierre cachées dans les hautes herbes et où je me suis cassé la cheville en tombant. Mon mari a préféré ne pas me transporter jusqu'à la maison au risque d'aggraver la blessure et il m'a laissé assise ici sur un rocher avant de repartir en courant au pensionnat, de sauter sur son cheval et de galoper jusqu'au village chercher le docteur. L'accès en voiture jusqu'ici est déjà difficile maintenant, alors imaginez à l'époque ! Hors, quand ce bon médecin est finalement arrivé... et bien il n'y avait plus rien à soigner ! J'étais debout et tout allait pour le mieux. Le pauvre a d'ailleurs cru qu'il s'agissait d'une plaisanterie de mauvais goût ! Qu'importe, nous savions que c'était vrai. Étant des gens très pieux, nous avons pensé à un miracle, alors nous avons fait bâtir cette chapelle, sur le lieu même de l'accident. Les pensionnaires étaient ravies car cela leur évitait une longue marche jusqu'au village le dimanche matin pour assister à la messe. Aujourd'hui bien sûr, ce lieu de dévotion ne sert plus, aucun prêtre ne daigne monter jusqu'ici pour célébrer une messe pour des pensionnaires qui ne sont plus croyants pour la plupart. Mais à l'époque, c'était une bonne chose.

«  Bref, là n'est pas la question. Toujours est-il que Georges et moi aimions cet endroit. Mon cher mari y avait d'ailleurs fait construire son atelier, il y était toujours fourré, au point qu'on ne le voyait plus souvent au pensionnat dont il me laissait la charge. Un jour, alors qu'il était à ses travaux, il s'est fortement entaillé la main avec un outil. Furieux contre lui-même, il n'a pas voulu rentrer nettoyer la plaie et la soigner et sa fierté personnelle l'a poussé à terminer son travail. Et lorsqu'il eut terminé, la blessure s'était complètement refermée.

«  Au fil des années nous nous sommes rendus progressivement compte de ce qui se passait à cet endroit. Nos amis ont commencé à nous laisser entendre comme il était absolument remarquable que n'avions pas l'air de vieillir. A l'époque bien sûr l'a chirurgie esthétique n'existait pas encore. Et, en y regardant de plus près, c'était vrai, surtout pour Georges d'ailleurs, qui passait beaucoup plus de temps que moi ici. Nous avons vite compris que passer une simple heure à prier en ce lieu nous épargnait de l'office du temps pour la journée écoulée. Je vous épargnerai les détails et les subterfuges auxquels nous avons dû avoir lieu pour ne pas être découverts, mais cela nous a poussé à vivre de plus en plus en reclus. Nous ne sortions plus d'ici, car au village on nous aurait pointé du doigt. Et à force, on a fini par nous oublier. Les gens de notre génération sont morts, leurs descendants nous oublièrent à force de ne pas nous voir. « Loin des yeux loin du cœur », dit-on, il faut croire que c'est vrai.

    Julie ne put se retenir d'avantage.

- Mais... pourquoi n'avez-vous pas... je sais pas moi, fait analyser le sol ou des trucs comme ça, pour comprendre pourquoi ça faisait ça ?
- Cela n'a pas lieu d'être. Pour moi, c'est l'œuvre de Dieu, il n'y a pas à chercher plus loin.
- Il doit bien y avoir une explication scientifique ! Des gens auraient pu chercher !
- Mais ma chère, c'était en 1720 !

*
**

    Julie n'en cru pas ses oreilles. Elle se retourna d'un bloc.

- Vous vous foutez de moi !
- Vous en avez été témoin vous-même, sinon je ne vous l'aurais jamais raconté.
- Ce n'est pas possible !
- Comme tout ce qui vous entoure. Ouvrez donc les yeux ! Et tournez-les vers le pensionnat, vous ai-je déjà demandé.

    Elle s'exécuta, mais eu du mal à se concentrer sur ce qu'elle devait surveiller. D'un côté, ça expliquait carrément le côté vieux jeu de la directrice. De l'autre... c'était difficile à croire, même si la cicatrice qui fleurissait encore sur son menton l'était tout autant.

    Elle revint néanmoins à la réalité lorsque trois silhouettes se profilèrent sur le sentier. L'autre homme tenait toujours sa pelle et Robert toujours son arme, sauf que cette fois elle était braqué sur le dos de Mademoiselle Amélia.

*
**

    Ils entrèrent tous les trois dans la chapelle. Aussitôt, Robert su quelque chose n'allait pas.

- Le cercueil ! Il est fermé !
- Et alors ? fit l'autre.
- Il était ouvert tout à l'heure !
- Tu es sûr ? On l'a peut-être refermé avant de...
- Il était fermé, je te dis ! Vérifie dans le caveau ! Vite !

    Ne comprenant pas grand-chose à ce qui se passait depuis qu'ils étaient arrivés ici, l'autre homme fit ce qu'on lui demandait. Lui tout ce qu'il voulait, c'était en finir et partir loin d'ici et de ce fou dangereux.

- Putain ! C'est vide !
- J'aurais dû m'en douter... Toi ! hurla-t-il en se tournant vers Amélia. Où sont-ils, tous ?!
- Mais je n'en sais rien ! J'étais au pensionnat, vous êtes venus me chercher de force, vous avez bien vu que j'étais avec vous tout le temps !
- D'accord. Alors on va prendre notre temps. Carl ! Fais ce que j'ai dis tout à l'heure ! Prend la voiture et rattrape les filles qu'elle a envoyé en ville ! Ça ne devrait pas être difficile, même pour toi.
- Mais, et les autres ?
- Ils ne peuvent pas aller loin par la lande. Ensuite quand tu reviendras, tu me ramènes toutes les pensionnaires ici. J'ai bien toutes. On verra bien si en buter quelques-unes ne lui délie pas la langue.
- Robert... on va pas buter des gamines quand même ?
- Fais ce que je te dis ! Ou c'est toi que je descends !

    Le prénommé Carl préféra ne pas lui tenir tête. Il avait vraisemblablement perdu la tête. Alors oui il allait faire ce qu'il lui disait. Il prendrait la voiture. Mais il se tirerait ailleurs et laisserait ce barge ici. Peut-être même qu'il préviendrait la police. On l'avait engagé pour effrayer des fillettes, pas pour les tuer !
    Il sortit donc de l'édifice et le contourna pour atteindre la voiture. Il ne vit pas que la porte de l'appentis était ouverte. Tout comme il ne vit pas la crosse du fusil s'abattre brutalement sur l'arrière de sa tête.

*
**

    La porte de la chapelle s'ouvrit sous une brusque poussée. Madame Gertrude entra à côté de Julie, tenant Carl en joue de son fusil tandis que la jeune fille brandissait sa pelle, prête à lui rendre la monnaie de sa pièce. Il réagit aussitôt en prenant Amélia en otage. Néanmoins il ne savait pas sur qui braquer son arme : sur son bouclier, sur la vieille avec la carabine ou la jeune avec la pelle ?

- Il suffit Robert ! Ça a assez duré ! Relâchez Amélia immédiatement !
- Je veux connaître le secret ! J'en ai besoin !
- C'est hors de question !
- Maxence en a profité !
- Maxence était mon amie ! Mais j'ai commis une erreur. Je n'aurais pas dû la prendre en pitié. J'ai pris un trop grand risque et voilà le résultat !
- Il le faut ! Ou je la tue !

    Il appuya le canon de son arme sur la tempe d'Amélia.

- Allez-y Robert. Cette jeune fille et moi sommes la preuve que cela ne changera rien au final.
- Alors ça fonctionne aussi en sens inverse ! Vous ne pouvez pas me tuer !
- Oh que si Robert ! Cela a marché pour nous, pour Maxence, pour Mademoiselle Julie ou pour moi, parce que nous avons la Foi ! Avez-vous la Foi, Robert ?

    Julie interrompit son approche discrète pour se rapprocher du tueur. Elle avait la foi, elle ? Première nouvelle ! Madame Gertrude jouait un coup de bluff assez osé. Pourtant, malgré elle, elle détourna les yeux vers le Christ suspendu au-dessus de l'endroit où se tenait l'autel. Il semblait toujours suivre la scène des yeux et elle frissonna.

- Ça n'a rien à voir avec la foi ! Vous mentez !
- Pourquoi est-ce que ce lieu est une chapelle alors, selon vous ?
- Maxence... elle... elle n'avait pas la foi !
- Elle l'a retrouvée. J'ai su lui montrer Dieu. Elle est venue ici toutes les nuits pour prier. Cette jeune fille peut en être témoin.

    Robert se tourna vers Julie, braquant du même geste son arme sur elle. Elle évalua comme assez faibles les chances de réussir à détourner une éventuelle balle d'un coup de pelle...

- Ce... c'est vrai. Je les ai vues. Madame Maxence a même fini par y aller sans son fauteuil !
- Je ne te crois pas !
- C'est la vérité Robert !

    Il se tourna de nouveau vers la directrice. Soudain une ombre apparu dans l'encadrement de la porte, derrière Madame Gertrude.

- Jonathan ! cria Julie.

    D'un geste, Robert envoya Amélia au sol pour se donner plus d'espace et visa à nouveau le jeune homme qui débarquait.

- Non ! cria Madame Gertrude.

    Deux coups de feu partirent l'un après l'autre. Jonathan tomba au sol en même temps que Robert. Julie se précipita sur son petit ami.

- Jonathan ! Jonathan !
- Que... c'est quoi c'délire ici ?!

    Elle soupira. Robert avait été touché le premier et avait dévié son coup au dernier moment.

- T'es vraiment un boulet toi tu sais ?! lui rétorqua-t-elle en le laissant retomber au sol.
- J'ai rien compris ! Si tu m'expliquais ce qui c'est passé ?!
- Plus tard !

    Elle se porta ensuite au chevet de Mademoiselle Amélia et l'aida à se relever. Elle n'avait rien non plus. Seule Madame Gertrude était restée immobile, le fusil toujours pointé.

- Mon Dieu, qu'est-ce que j'ai fais ?

    Sa voix n'était qu'un murmure. Amélia s'approcha.

- Gertrude ? Ça va ? Vous allez bien ?
- J'ai... j'ai tué un homme, Amélia.
- C'était de la légitime défense Gertrude ! Vous n'avez rien à vous reprocher !
- Ça ne change rien pour Lui, fit-elle en désignant le crucifix de marbre.

    Julie se tourna et sursauta. Une larme de sang coulait sur la joue du Christ.

- Nom de D...

    Elle se retint juste à temps de finir sa phrase. Tout cela la dépassait. Elle avait toujours pensé rationnellement, mais il allait lui être difficile de trouver une explication plausible à tout ce qui c'était passé ce soir. Était-il possible qu'une goutte de sang ait sauté jusque là lorsque Robert avait été touché ? Peut-être. Ou pas. Elle n'était plus sûre de rien. Il lui fallait se concentrer sur le moment si elle ne voulait pas devenir folle.

- Aidez-moi, se reprit-elle. Il faut le sortir d'ici avant que... que... ce qui se passe d'habitude ici n'agisse.
- C'est inutile mon enfant, répondit la directrice. Il ne se passera plus rien ici. Cet endroit à perdu la bénédiction notre Seigneur.
- Quoi ? Mais, comment...
- J'ai trahi un des Commandements Sacrés. Le Seigneur m'avait guidé jusque là et m'avait nommée gardienne de ce lieu miraculeux. J'ai échoué dans ma tâche. Il a reprit son Don.
- Gertrude, nous ne pouvons pas en être certains !
- Moi je le sais.
- Allons, nous verrons cela plus tard, pour l'instant il faut partir.
- Oui, partez, Amélia. Emmenez les filles en lieu sûr. Moi je dois rester.
- Mais que comptez-vous faire ?
- Je dois détruire ce lieu. Il n'a plus rien de sacré et n'a plus de raison d'être.
- Gertrude, vous n'y pensez pas !
- Je le sens au fond de moi, Amélia. Allez-y. Vous savez ce que vous devez faire.

    La gouvernante préféra ne rien ajouter. Elle était au service de la directrice depuis suffisamment longtemps pour savoir qu'il était très difficile de la faire changer d'avis.

- Mademoiselle Julie ? Venez avec moi s'il vous plait.
- Le type, là-derrière, fit Julie qui revenait de l'extérieur. Il est partit.
- Ce n'est pas grave. Il était innocent. Et il ne racontera rien de ce qui s'est passé ici parce qu'il est impliqué. Personne ne le croirait de toute façon.

    Julie et Jonathan suivirent Madame Gertrude jusque dans l'appentis.

- Vous devez partir, comme je vous l'ai déjà dit, mais pas avec les autres. Vous avez été impliqué. On vous posera des questions, c'est inévitable. Alors, officiellement, vous êtes partie en début de soirée avec ce jeune homme et vous n'avez rien vu des événements.
- Partir ? fit Jonathan. Ma bécane est tombé en panne avant d'arriver au village, j'ai dû finir à pied, c'est pour ça que j'étais autant en retard !
- Prenez celle-ci.

    Elle souleva une longue bâche sous laquelle dormait une vieille Harley Davidson datant des années 50.

- Elle appartenait à mon Georges. Je crois qu'il ne m'en voudra pas. Je gage que ce doit être différent de ce à quoi vous avez l'habitude néanmoins, alors je vous recommanderai la plus grand prudence.

    Jonathan ne sut que dire. Ce qui s'était passé depuis son arrivée lui semblait étrangement flou, tout le monde agissait bizarrement autour de lui. Il préférait ne rien dire et attendre de se retrouver seul avec Julie pour espérer comprendre. Il se contenta donc de sortir la lourde moto à l'extérieur.

- Le plein est fait, il l'a toujours été. Georges était quelqu'un de prévoyant. Suivez la lande dans cette direction. Vous devriez tomber sur un petit chemin, suivez-le par la gauche et vous retomberez sur la grande route quelques kilomètres plus loin. Surtout n'oubliez pas, vous n'êtes au courant de rien sur ce qui s'est passé ici ce soir.
- Mais... et vous ? Qu'allez-vous faire ?
- Je l'ai dis, je dois détruire cet endroit.
- Comment ? Vous allez l'attaquer à la pioche ?
- Il y a plus radical, répondit-elle en tirant une autre bâche sous laquelle étaient entreposés des dizaines de bidons d'essence.
- Mais... Comment allez-vous allumer tout ça ?!
- De la façon la plus simple du monde, dit-elle en sortant un briquet.
- Vous ne pouvez pas faire ça ! Vous allez y rester !
- Oh, pour ça je ne m'en fais pas. Ma vie été plus que suffisamment longue, je pense avoir mérité un peu de repos. Et il me tarde de revoir mon Georges. Si du moins notre Seigneur, dans sa grande mansuétude, m'accorde sa grâce pour avoir pris une vie aujourd'hui.
- Vous en avez sauvé beaucoup en contrepartie.
- Je n'ai rien fais. C'est notre Seigneur, par l'intermédiaire de cet endroit, qui a accompli ces miracles.
- Que va devenir le pensionnat sans vous ?
- Ah ! Il va prendre une retraite tout autant méritée que la mienne ! L'endroit sera certainement fermé, puis vendu, peut-être transformé par la suite en hôtel exotique ! La version officielle ne fera mention que d'un stupide accident. Suite à la visite de mon amie Maxence, je lui ai proposé de récupérer quelques vieux outils pour son mari. Quand Robert est arrivé il y a eu un accident, ça s'arrête là. Je ne sais pas ce qui est arrivée à mon amie, mais si elle n'est plus de ce monde je suppose qu'on en conclura que sa rémission n'était que temporaire et que la maladie l'a emportée. Quoi de plus naturel ?

    Julie avait les larmes aux yeux. Oubliant de ce qu'elle avait ressenti pour l'acariâtre directrice durant ces derniers mois, elle la serra fortement dans ses bras.

- Je ne vous oublierai jamais, Madame Gertrude.
- Alors j'aurai réussie ma mission sur cette Terre. Soyez heureuse ma petite, avec votre voyou de petit ami ou non, mais n'oubliez pas ce que vous avez apprise ici. Peut-être qu'un jour vous trouverez la Foi à votre tour.

    Elles ressortirent de l'appentis. Jonathan était assis sur la moto et attendait. Julie monta derrière lui et lui murmura à l'oreille :

- Toi qui voulait t'enfuir à moto avec moi, voilà l'occasion de me montrer ce que tu sais faire...

    Pourtant le lourd engin ne démarra pas.

- Qu'est-ce que tu attends ?! finit-elle par demander.
- Y'a pas de clef de contact ! murmura-t-il, penaud.
- Elle n'est pas sur le guidon, sombre idiot, explosa Madame Gertrude, mais sur le côté ! Ah ces jeunes ! Ça croit tout connaître à la vie et ça n'est même pas capable de démarrer une vraie moto !

    Jonathan rougit jusqu'aux oreilles mais trouva néanmoins le fameux contact. Il tourna la clef, donna un rude coup de kick et le moteur vrombit du premier coup comme s'il venait de sortir de l'usine. Il fit prudemment demi-tour sur l'herbe glissante et s'engagea lentement dans la direction qu'elle leur avait indiquée précédemment. Julie se retourna pour jeter un dernier regard à Madame Gertrude, qui lui adressa un ultime signe de la main avant de rentrer dans l'appentis faire ce qu'elle avait à faire. Quelques minutes plus tard Julie sursauta avec un pincement au cœur lorsqu'une sourde explosion retentit derrière eux. Elle n'eut pas le courage de se retourner pour voir si la chapelle avait survécut ou non.

*
**

- Ouah ! C'est vrai tout ça ?!
- C'est une légende, idiote !
- Mais les légendes sont toujours basées sur des faits réels, n'est-ce pas Madame ?
- C'est ce qu'on dit oui, répondit la vieille gouvernante en se levant de devant la cheminée de la bibliothèque.
- Ça s'est passé il y a plus de 150 ans ! Les « faits » en question ont dû être plus de mille fois déformés depuis ! C'est comme les histoires sur les licornes et les dragons !
- Et ça c'est vraiment passé ici ? Dans cette maison même ?
- Oui, ici même, et là-bas, sur les ruines qu'on aperçoit un peu plus loin.
- J'y crois toujours pas !
- Chacun est libre d'interpréter à sa façon, dit-elle.
- Mais vous Madame, vous y croyez ou non ?
- Qui sait ? fit la gouvernante en frottant machinalement la cicatrice qui ornait son menton.

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